Eugène Baumester (1809-1892)

Eugène Théodore Baumester est né à Paris le 20 janvier 1809. On sait peu de chose de ses parents Marie Thérèse Schonaillié et Joseph Antoine Baumester, si ce n’est que ce dernier était chanteur et musicien ambulant et emmenait son fils avec lui battre le pavé. Il quête, dès l’âge de 4 ans, pour son père qui chante « Partant pour la Syrie auprès de la colonne« .

Publié dans la revue « Romantisme », Romain Benini définit ainsi la chanson de rue : « La rue, […]  est pour la chanson du xixe siècle à la fois un lieu de manifestation historique et géographique, un enjeu poétique et sociologique, et un motif d’imaginaire collectif. À travers tout le siècle, la chanson s’inscrit de différentes manières dans le paysage urbain et la place qu’elle y occupe évolue : c’est d’ailleurs l’une des particularités de la période, puisque la chanson des rues, dont le statut change au fil des régimes et des renouvellements institutionnels, est évoquée par la majorité des témoins de la vie citadine. »[1]

La carrière d’Eugène commence donc très tôt. Comme son père, il devient chanteur de rue. Ses jeunes années sont peu documentées. Son répertoire n’a rien de particulier pour l’époque, il écrit des textes et en emprunte aux autres chanteurs de rue ou des goguettes environnantes.

En 1841, il épouse Marie Antoinette Huet.

« Il chante à la guitare, à l’orgue de Barbarie, ou accompagné par le violon du père Gaudens, on les voit souvent devant le Cirque d’hivers vers 1848. Il aime également parcourir le Faubourg du Temple, où l’ouvrier menuisier Joseph Lavergne l’entendra souvent, ce qui lui insufflera la passion des chansons et de l’écriture. »[2]

« Il restait des heures entières sur la place du Temple à écouter l’orgue de Barbarie, tourné par le célèbre Baumester, chanteur nomade — de père en fils — depuis 1812. Ce Baumester qui achetait aux auteurs, moyennant cinquante centimes par couplet, des chansons qu’il signait sans vergogne, montrait avec aplomb aux badauds qui l’entouraient une pancarte où rayonnait cette significative épigraphe : « En dépit des jaloux, des sots et des méchants, le peuple avec plaisir écoute encor mes chants. ». Grâce à quelques économies faites sur ses déjeuners, l’apprenti tourneur avait conquis les bonnes grâces du ménestrel en lui achetant, la plupart des cahiers de sa collection. Muni de ces trésors, il rentrait en s’écriant avec ivresse : « Je vais apprendre à lire et à chanter pour deux sous ! » Et cette volonté de savoir était si bien arrêtée, qu’on le surprenait souvent copiant le répertoire chantant de Baumester. »[3]

« Véritable figure de la chanson des rues pendant la quasi-totalité du siècle, il a largement participé à la diffusion et la popularisation des refrains créés dans l’enceinte des sociétés chantantes. Les recueils qu’il publie sont largement diffusés et se retrouvent régulièrement dans les balles des colporteurs : en novembre 1867 il en fait estampiller 1000 exemplaires par la censure impériale. Il n’écrit pas de couplets politiques mais préfère la romance sentimentale et les chansons à boire.[4] »

« La carrière d’Eugène Baumester permet d’aborder une autre manifestation des chansons sur la voie publique : leur circulation sous forme imprimée. »
Il publie régulièrement des recueils de chansons qu’il vend aux passants ou sont vendus par des colporteurs dans tout le pays. Eugène vend « La Chanson des rues » de 1850 à 1874, et la Bibliothèque nationale garde des traces de son activité chansonnière jusqu’en 1878.

En une quinzaine d’années, plus de trente mille recueils sont imprimés. « Ces feuillets sont vendus d’un à trois sous (5 à 15 centimes) dans des dépôts de chanson, chez leur auteur, et surtout par les chanteurs des rues qui donnent ainsi au public le texte de ce qu’ils chantent. C’est notamment grâce à ce genre de sources imprimées que l’on peut observer le discours que les chansonniers tiennent sur la rue. »[5]

En 1860, une chanson de Colmance, intitulée Paris s’en va, présente une allégorie de l’ancien Paris médiéval et traditionnel qui disparaît. Elle se trouve dans le répertoire de l’immense majorité des chanteurs de rue, et sa vogue dure plusieurs mois. Les travaux parisiens sont ensuite évoqués par plusieurs chansons, notamment Les Démolitions de Paris de Pecquet et Paris démoli qui fait partie du choix de textes chantés et vendus par Baumester la même année. [6] Les productions chansonnières donnent donc à voir la rue parisienne jusque dans sa matérialité, et elles affichent leur proximité avec cet espace public qui les fait vivre jusqu’à la quasi-interdiction des chanteurs de rue après 1881.[7]

« Les chanteurs de rue, dont certains sont de véritables figures, font partie du quotidien des Parisiens, et c’est cette étrangeté du quotidien qu’exploitent Busnach et Léveillé en 1864, avec leur « bouffonnerie musicale en un acte » intitulée Les Virtuoses du pavé. La pièce met en scène une rencontre entre deux chanteurs de rue qui commencent par se faire concurrence avant de s’associer. La pièce de Busnach et Léveillé connaît un grand succès, et les expressions « virtuoses du pavé » et « virtuoses de la rue » se répandent alors. Elles sont adoptées par les chanteurs eux-mêmes, et l’on voit paraître plusieurs publications sous ce titre à partir de 1864, toujours chantées par M. Chérèquefosse, accompagné de sa femme ou d’autres chanteurs (MM. Goden, Vibert, etc.). La première livraison est chantée par les époux Chérèquefosse, ainsi que par Eugène Baumester. » [8] Chérèquefosse est l’un des gendres d’Eugène.

Sa fréquentation des goguettes, où il croisait des artistes confirmés et sa présence quotidienne dans les rues et dans les faubourgs de la capitale lui assurent une renommée populaire telle que, à plusieurs reprises, lorsqu’il a des soucis d’argent, ses confrères et amis organisent des concerts à son profit au Théâtre de Belleville, le 27 juin et le 17 octobre 1869.[9]

Bachimont dit de Baumester : « après 1870 on n’entendit plus guère parler de lui ; on le croyait mort. Non pas : il ne chantait plus, mais il continuait à vendre ses cahiers de chansons sur les boulevards extérieurs ». C’est qu’en plus des performances vocales et musicales, la chanson s’introduit dans les rues de la ville avec la multiplication des « petits papiers » ou « petits cahiers ». Ces imprimés en petit format, était vendus aux passants dont Nisard explique qu’on les voit « posés à cru sur les parapets », « suspendus à des ficelles » ou étalés sur les palissades qui entourent les maisons en construction.[10]

La chanson, autorisée ou non, était la composante majeure des manifestations artistiques de rue. C’est celle que les services de police surveillaient le plus activement, notamment au sein des différentes productions musicales.

Ce qui fut appelé pendant tout le XIXe siècle « La commission de colportage », devait par conséquent statuer sur les multiples demandes de timbrage de chansons. Entre 1837 et 1906, quelque 127 cartons d’archives contiennent les chansons autorisées. Entre 1855 et 1906, 12 cartons contiennent les chansons interdites, ce qui tendrait à prouver que la censure fut relativement mesurée.
Le livret de 16 pages soumis par Eugène Baumester, « chanteur de Paris depuis 1812 », est un bon exemple de ces recueils imprimés portant le tampon « Colportage. Seine ». L’un des multiples dossiers de soumission concernant ce chanteur, stipule, en 1855, dans une minute de lettre d’autorisation : « La chanson des rues par E. Baumester, imprimerie de Mouquet à Paris. Ce recueil contient trois chansons nouvelles qui n’ont rien de contraire à la morale : Ma grisette, Paris, Mon village. Ma grisette est une chanson dont le style a des prétentions à la galanterie ; elle n’est pas décolletée. Le reste du recueil est autorisé. On peut estampiller sans inconvénient. »

Eugène Baumester n’a jamais été un auteur de refrains militants. Le rôle tout à fait exceptionnel qu’il a joué dans le milieu des chansonniers de la capitale, l’importance et la diversité du répertoire qu’il interprétait lui ont valu une grande renommée et une grande popularité tant auprès de ces collègues que du public des rues de la capitale.

A la fin de sa vie, Eugène Baumester, s’appelle lui-même « le doyen des chanteurs de Paris, puisqu’il a effectivement exercé dans les rues de 1812 aux années 1870.

La légende l’entourant raconte qu’il aurait eu une vingtaine d’enfants ; l’état civil reconstitué de Paris en mentionne 17 de 1835 à 1855. Le petit dernier, Antoine Eugène, était mon arrière-arrière-grand-père.

Titres de quelques-unes de ses chansons

  • « L’Ouvrier des champs. Paroles de Eugène Baumester » (1883) Musique de Jean-Baptiste Collignon
  • Le refrain de Musette (1880)
  • Lettre d’un paysan à sa mère (1880)
  • La chanson drolatique (1880)
  • Lettre d’un paysan à sa mère (1878)
  • L’autre (1870)
  • « L’Amoureux de Suzon ! Chansonnette…, paroles de Eugène Baumester, musique de Marc Joly » (1868) 
  • La soupe à l’oignon (au fromage) (1867)
  • Tout à la benoîton (1866)
  • Le refrain de Musette (1865)
  • Pad’chance (1860)
  • Eh ! pourquoi boirions-nous de l’eau. Paroles et musique d’Eugène Baumester (1864)
  • Il est retrouvé Lambert ! Chansonnette…. Paroles et Musique de Tassus et E. Baumester (1864)
  • La ronde du nouveau temple (1864)
  • Les sept châteaux du diable. Paroles et musique d ‘E Baumester (1864)
  • La fête de la France
  • Tu m’abandonnes et je t’aime toujours (1852), Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..), Eugène Lecart, Antoine Rémy (chansonnier, 18..-18..) [et autre(s)], Paris : impr. de Moquet , [entre 1852 et 1870]
  • Paillasse. – (1850)
  • « C’est pour ma mère ! ou elle se vend en détail » (1840) de P. Vacherot avec Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..)
  • Pas d’chance.

Quelques recueil de chansons

  • « Chansonnier nouveau de 1832 » (1832) avec Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..) comme Éditeur scientifique
  • « Chansons du peuple publiées par Eugène Baumester » (1848) avec Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..) comme Éditeur scientifique
  • « La Chanson des rues » (1850) avec Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..) comme Éditeur scientifique
  • « Album de 1853. L’Echo poétique. Publié par Eugène Baumester » (1853) avec Eugène Baumester (parolier et chanteur, 17..-18..) comme Éditeur scientifique

Citations

[1] La chanson publique, voix publique (Paris 1816-1881) – Romain Benini – Romantisme 2016/1 (N°171).

[2] La grande histoire des chanteurs et musiciens ambulants – Arnaud Moyencourt – Mai 2014.

[3] Joseph Lavergne Wikipedia.

[4] Baumester Wikipedia

[5] Archives nationales, ABXIX 708.

[6] Deux exemples parmi d’autres : Un jour de fête à la barrière de Festeau, dans Chansons et musique, Paris, Desbleds, 1839, p. 158-164, et Le Rôdeur de barrières de Baumester, elle-même sur l’air de la Ronde des barrières de Paris, qui parle des barrières de la Courtille, la Villette, la Chapelle, l’Étoile, Montparnasse, et Bercy. Voir La Chanson des rues, ouvr. cité.

[7] Le Sylphe de la chanson, publié par Eugène Baumester, dans le Répertoire lyrique édité par Vieillot, livraison nº 969.

[8] La chanson publique, voix publique (Paris 1816-1881) – Romain Benini – Romantisme 2016/1 (N°171).

[9] La grande histoire des chanteurs et musiciens ambulants – Arnaud Moyencourt – Mai 2014.

[10] Charles Nisard [C. N.], La Muse pariétaire et la muse foraine ou les Chansons des rues depuis quinze ans, Paris, Jules Gay, 1863, p. 2. Nisard réédite son ouvrage avec quelques ajouts, sous le titre : Étude sur la chanson des rues contemporaine en 1867, en accompagnement de l’essai historique Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français.


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