Nous étions cinq à partir pour ce voyage en Égypte. Comme souvent quand on est étudiant ou tout juste entré dans la vie active, nous avions envie d’un départ fondateur, d’un voyage qui marque durablement, loin de la famille, loin des habitudes, uniquement entre amis. L’Égypte s’est imposée presque naturellement. C’était un pays qui nous fascinait tous, chargé d’une histoire antique monumentale, à la fois mystérieuse et majestueuse. Valérie avait peint une immense fresque égyptienne sur les murs de son lycée à Tahiti, et pour ma part j’avais grandi avec les aventures de Papyrus et Théti-Chéri, ce qui nourrissait depuis longtemps mon imaginaire.

Nous étions en 1992. J’avais terminé mon service militaire et je faisais mes premiers pas dans la vie professionnelle en montant une petite société de production audiovisuelle avec un ami. Valérie venait d’obtenir sa licence d’arts plastiques et préparait le concours du CAPES. Avec Didier et Valérie D., nos plus proches amis, nous avions longuement discuté de notre manière de voyager. Didier et moi étions passionnés de photographie et nous voulions prendre le temps, flâner, observer, cadrer, attendre la bonne lumière. Il était clair que nous serions des touristes un peu à part, des électrons libres. Grâce au travail de Didier dans une grande agence de publicité, nous pouvions bénéficier de tarifs avantageux dans certains hôtels internationaux. Nous avons donc opté pour un équilibre : des pensions familiales pour vivre au plus près des habitants, et ponctuellement de grands hôtels pour retrouver un certain confort, une hygiène rassurante et une alimentation plus douce pour nos estomacs européens.

À l’aéroport du Caire, le choc fut immédiat. Des gardes armés de kalachnikovs attendent les passagers et séparent les passagers en deux files distinctes, les touristes d’un côté, les Égyptiens de l’autre. Valérie cherchait son passeport et était derrière nous. Lorsqu’elle arriva devant les gardes, ceux-ci l’orientèrent sans hésiter vers la file des Égyptiens, sa peau mat sans doute. Devant, nous ne nous rendions compte de rien. Elle proteste, tente d’expliquer, en vain. Finalement, elle trouve son passeport, le met devant son visage et lance à pleine voix « French, French ! ». Le malentendu se dissipe et elle nous rejoint, encore un peu secouée par la séquence.

L’itinéraire a été soigneusement préparé. Nous commençons par Le Caire, ville tentaculaire, bruyante, vibrante. Les taxis sont notre unique moyen de transport, conduire nous-mêmes est inimaginable, tant le code de la route semble relever de l’improvisation pure, le klaxon servant à la fois de clignotant, d’avertisseur et de langage universel. Aux portes de la ville, les pyramides de Gizeh surgissent comme une apparition irréelle, blocs de pierre défiant le temps, posés aux marges de la modernité urbaine. Et puis, il y avait le Musée du Caire, les souks, les rues bondées de monde.
Nous voulons visiter les tombeaux mamelouks, sans savoir que certains sont habités. En repartant, nous nous perdons dans les quartiers pauvres, errant dans le dédale du quartier des potiers, entre fours, poussière et scènes de vie d’une grande pauvreté, les cairottes étant surpris de voir ces 5 touristes égarés les saluer et s’arrêter pour acheter des falafels.

Depuis Le Caire, nous prenons le train pour Louxor. Le trajet est interminable et fascinant à la fois : le train avance très lentement, s’arrête parfois en pleine campagne, au milieu des champs. Les passagers descendent tranquillement se dégourdir les jambes, discuter, puis remontent comme si de rien n’était.

À Louxor, le passé pharaonique de l’endroit semble affleurer partout. Avec Mustapha, notre chauffeur de taxi à la journée, nous louons un petit appartement de sa mère, en plein centre-ville. Il nous emmène dans son village, nous présente à sa famille. Sa mère, sa femme et ses enfants accueille Valérie avec une joie communicative. Elles la maquillent, l’habillent à l’égyptienne, fascinées par son teint tahitien qui leur semblait naturellement proche du leur. Cette journée est inoubliable.

Avec Mustapha, nous avons parcouru Thèbes, la Vallée des Rois, puis nous avons pris deux nouveaux chauffeurs, Mohammed et Rachid, pour nous accompagner jusqu’à Assouan puis Abou Simbel, où le fleuve s’élargit, bordé de rochers et d’îlots baignés d’une lumière dorée.
À Abou Simbel, nous voulions absolument assister au lever du soleil sur le lac Nasser. Ayant lu que le spectacle était grandiose, nous avons décidé de dormir sur le parking du site, dans nos sacs de couchage. Des gardiens sont venus cependant expliquer à notre chauffeur que ce n’était pas possible, surtout avec deux femmes, la zone étant jugée dangereuse à cause de mines d’émeraudes voisines et de la présence d’ouvriers errants. Les hôtels étant complets, une solution improbable nous est proposée : dormir devant le commissariat de police. Nous y passons la nuit, gardés par des policiers qui sortent toutes les deux ou trois heures, fusil en bandoulière, pour prier sous le ciel étoilé. La nuit est calme, malgré une armée de moustiques dont je fis largement les frais.

Puis ce fut le temps du retour en longeant le Nil, avec des haltes à Assouan, Kom Ombo, Edfou et Esna. Chaque temple semble surgir du désert comme un mirage de pierre, couvert de hiéroglyphes racontant des histoires vieilles de plusieurs millénaires. De retour à Louxor, notre duo de chauffeurs accepte de nous enmener vers le Sinaï. Première étape Qena, puis nous traversons le désert Arabique jusqu’à la mer Rouge. Le paysage change radicalement : immensités de sable, montagnes brûlées par le soleil, silence presque total. Nous faisions halte au monastère Saint-Antoine puis au monastère Saint-Paul, oasis de pierre et de spiritualité, blotties au cœur du désert. Après la traversée du canal de Suez, nous longeons la côte pour rejoindre Charm el-Cheikh.

C’est lors de ce trajet que survint l’un des moments les plus tendus du voyage. En retard sur notre planning, nous décidons de nous arrêter à El Tur pour la nuit. Pendant que nos chauffeurs cherchent un hôtel, nous nous installons à la terrasse d’un café pour boire un karkadé. À peine assis, toutes les têtes se tournent vers nous, surtout vers les filles. Mal à l’aise, elles remontent aussitôt dans le van. Nous avalons nos boissons avant de les rejoindre, non sans quelques reproches mérités. Nous suivons alors les conseils de nos chauffeurs, et nous nous arrêtons finalement dans un hôtel à l’architecture massive et stalinienne, fait de blocs de béton. Dans le hall immense, un escalier central en colimaçon mène à des étages déserts. Quelques hommes regardent la série « Mission Impossible » traduite en arabe sur une télévision posée à même le sol. Les chambres sont insalubres, les douches sur le palier sentent la marée, les blattes sont omniprésentes. Nous dormons tout habillé, calfeutrés dans nos sacs de couchage, et au petit matin une seule idée s’impose : partir au plus vite.

Repos à Charm el-Cheikh, puis nous gagnons le Sinaï, le monastère Sainte-Catherine, les montagnes sacrées et leur point de vue unique que nous découvrons à l’aube.

Trois semaines durant, ce voyage fut un mélange constant de fascination, de beauté brute, d’inconfort parfois extrême et de rencontres marquantes. Accompagnés de nos chauffeurs, négociant les barrages du Sinaï à coups de bakchich, nous traversions un pays multiple, ancien et contemporain, rude et accueillant. Ce périple en Égypte fut bien plus qu’un simple voyage : il devint un repère intime, un souvenir fondateur, gravé à jamais dans nos mémoires.

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