Arearea

Une petite histoire de la chanson polynésienne
des origines à la fin des années 60 

En 1999, Jean Marc Pambrun, directeur de la Maison de la Culture de Papeete, demande à Clément Bailly de réaliser un film sur l’histoire de la chanson polynésienne. Il vient nous voir à l’ICA et nous demande de coproduire le film. Je suis désigné comme co-réalisateur. Clément a commencé à écrire le scénario après avoir effectué de nombreuses interviews et une recherche documentaire poussée, je le retravaille avec lui. C’est le texte qui suit.

Jadis, chaque moment de la vie était rythmé, accompagné et célébré par la communauté à travers des chants et des psalmodies. Chants de danse, chants d’imploration, chants de combat, tous s’inscrivaient dans la culture d’antan. Ces chants sont les ru’u, rari, nani, pope, pipine, vavana et komumu aux îles Marquises. Aux Tuamotu, ils prenaient les noms de fagu, komata, haga, ara, heva et poro. Aux Gambiers, on chantait les pe’i, tagitagi, rogorogo et tirau.

Et puis il y eut l’arrivée des Européens. Le choc culturel fut brutal. Les anciens dieux furent vaincus, de nouvelles alliances politiques virent le jour, et peu à peu l’occident imposa sa culture. Les détenteurs d’une sagesse millénaire se turent et la transmission du savoir s’interrompit.
De cette époque lointaine, il ne reste que bien peu de témoignages. La mémoire collective est empreinte d’amnésie et ce que l’on appelle aujourd’hui les chants traditionnels, ne sont en fait que des chants métissés, syncrétisme d’une culture autochtone mourante et d’une culture européenne imposée tant par l’église que le protectorat.
Seules quelques îles que le manque d’’intérêt économique gardait éloignées des routes de navigation marchandes, conserveront jusqu’au début du XXème siècle quelques souvenirs de ces chants anciens.

Tout au long du XIXème siècle, les décrets de l’administration coloniale vont réglementer la pratique du chant. Les missionnaires de leur côté, tant catholiques que protestants, découvrent bien vite que le chant est un outil des mieux adaptés pour une évangélisation rapide. Leurs connaissances musicales sont sommaires, mais ils enseignent avec foi les austères mélodies des psaumes luthériens. D’abord dans les îles de la Société, puis dans les îles Sous-le-Vent. De nombreuses chansons anglaises à la mode connaissent également un certain succès. L’effet de nouveauté passé, sortis des lieux de culte, les Tahitiens retournent rapidement aux chants profanes et aux harmonies anciennes.

Les tarava qui semblent venus du fin fond des âges, sont nés au XIXème siècle. Polyphonies complexes, les tarava sont aujourd’hui considérés comme des chants traditionnels, ils sont pourtant le résultat d’un compromis entre la culture ancienne autochtone et la culture occidentale. Dans un premier temps exclusivement religieux, ils deviendront au fil du temps profane, faisant l’éloge d’un district ou d’une île.
En un siècle, le cadre austère imposé par les Protestants anglicans s’assoupli, les Français s’installent.  Codes et décrets deviennent moins astreignants. L’administration crée même le Tiurai, il s’agit de fêter la fête nationale française. Mais la pression populaire transforme peu à peu le Tiurai en une grande fête populaire qui va favoriser la résurrection de formes artistiques longtemps interdites. Ainsi, de nombreux instruments de musique exclus des églises refont une timide apparition. C’est également une période où de nombreux instruments européens arrivent en Polynésie.
Le pahu et le vivo réapparaissent. Le toere décrit par Blight au XVIIIème siècle a par contre disparu. Les tambours rythment les manœuvres des navires de guerre et les défilés militaires.

La guitare est encore peu répandue à Tahiti où elle fut pourtant introduite il y a de nombreuses années par des marins. L’accordéon diatonique lui, fait le bonheur des belles de l’époque.


Papeete vibre au son de la fanfare militaire qui joue sur le front de mer et dans le kiosque de la Place Tarahoi. La Société philarmonique tahitienne donne également des concerts dans les salons du Palais du roi et chez les Brander, des concerts sont donnés sur un vieux piano où l’on torture valses viennoises et airs européens à la mode.
Rue de la Petite Pologne, l’actuelle rue Gauguin, un certain Paul Gauguin dîne chez le Sieur Renvoyé. On y interprète polkas et mazurkas entre colons de bonne ou mauvaise compagnie. Peu de temps après, Gauguin s’en ira aux Marquises, il emmène dans ses bagages un harmonium, une mandoline, sa guitare, une harpe, une cithare et un diapason. Le tout sera revendu à Tahiti après sa mort.

Si à Papeete, les chants anciens se sont éteints, ni l’église, ni l’administration n’ont réussi à supprimer ces fêtes païennes tenues en des lieux secrets à la simple lueur de quelques torches, où danseurs et chanteurs se retrouvent et se mêlent en d’interminables célébrations exubérantes.

En 1903, le jeune Victor Segalen s’arrête à Tahiti. S’intéressant à la culture océanienne, il fera partie du jury du Tiurai. A sa demande, on modifiera le règlement, deux prix seront ainsi décernés. Le premier récompensera le plus bel hymne 100% tahitien, le second sera remis à la plus belle imitation chantée de musique étrangère.
A l’époque cependant, personne ne s’intéresse vraiment à la délimitation séparant la musique autochtone et la musique importée. Segalen note également que l’un des airs les plus fredonnés de l’époque dans les rues de Papeete est le très connu « Stars and stripes for ever » de l’Américain John Philip Sousa.

Un autre écrivain nous laissera plusieurs témoignages sur cette période. Cet écrivain est Jack London. En 1907, il débarque à Taiohae sur les traces des Taïpi de Melville, il arrive des îles Hawaii où il a découvert le surf avec Duke Kahanamoku. Avec London, les Marquisiens découvrent, probablement pour la première fois, la machine à chanter, inventée quelques années plus tôt par Charles Cros et Edisson. On ne sait quels morceaux du répertoire américain résonneront dans cette vallée silencieuse de Ua Pou.


En 1911, le sort des établissements français d’Océanie est incertain. Des rumeurs prétendent que Tahiti va être vendu aux Etats-Unis ou à la Grande Bretagne. Dans ce climat peu propice à la création musicale, la grande guerre offrira une alternative patriotique. Une mobilisation partielle est décrétée et trois contingents quittent Tahiti pour le front européen entre 1915 et 1917. Au plus fort des combats, de très beaux chants de conscrits sont composés.
Il n’en reste que les textes, les airs n’ayant jamais été retranscrits par écrit, ont été oubliés.
Les contingents tahitiens s’illustrent à Caumont quelques jours avant l’armistice. La nouvelle annoncée en Polynésie par la toute nouvelle station de TSF installée à Fare Ute. L’Association musicale des Poilus tahitiens est créée dans l’euphorie de la victoire. Elle ne vivra cependant que très peu de temps et sera dissoute en 1921, faute de combattants.

Désormais, la plupart des instruments de musique occidentaux ont droit de cité à Tahiti. L’enseignement de la musique est obligatoire dans les trois écoles de frères de Tahiti, Makatea et Atuona. Une photo de 1923, témoigne que le cornet à piston est alors un instrument très en vogue auprès de la mission.

Aux Marquises, des ethnologues du Bishop Museum, Ralph Linton et le couple Handy parcourent les vallées et collectent de nombreuses informations sur la culture autochtone. Aux cours de leurs expéditions, ils vont collecter toute une série de chants anciens dont relèveront les mélodies grâce à un violon qui leur permit de noter les subtilités harmoniques des différentes voix.
A Tahiti, la Société des études océaniennes organise en 1926 une première fête du folklore polynésien sur les marae Arahurahu et Piihoro. La reine Marau y est présente. Mais si l’intention est bonne, la plupart des Tahitiens ne comprennent pas cette démarche et la manifestation s’éteint d’elle même au bout de quelques années.

Les années 20 se distinguent également par l’apparition en Polynésie des premiers phonographes de marque « Brunswick ». Leur importateur est un certain David Stussi.
La mode est à la musique américaine. De nombreuses partitions hawaiiennes de Boston, fox trot et valse sont importées. Les tubes « hollywoodiens » sont arrangés pour les ukulélés hawaiiens. Cette petite guitare, héritage des marins portugais de passage à Hawaii en 1878, est rapidement adoptée par les milieux aisés tahitiens. Ukulele en hawaiien signifie la puce sautante. Le succès du ukulélé n’a pas de frontière et on le retrouve en peu de temps dans tous les archipels du Pacifique Sud, de l’île de Pâques à l’Indonésie, en passant par la Nouvelle Guinée.
La musique hawaïenne connaît alors un succès foudroyant, certains parleront d’une pacificanisation du genre. A cette époque, le producteur Henry Berger est tout puissant à Hawaii. D’origine allemande, il introduit dans la musique hawaiienne de nombreux éléments européens. L’influence hawaiienne sera très importante jusqu’à l’arrivée du rock ‘n roll dans les années 50-60 qui supplantera la danse hawaiienne.

Lorsque Friedrich Murnau arrive en Polynésie, il est à la recherche des paradis décrits par Melville et Stevenson. Il tourne ainsi aux Tuamotu et à Bora Bora les images de son film « Tabu ». L’histoire de « Tabu » s’inspire librement de ce que Murnau a vu et entendu lors du périple qui le mène en Polynésie. « Ce soir-là, nous nous sommes rendus sur un atoll proche de Takapoto, nous sommes entrés sous la tente d’attraction dressée par quelques esprits malins. Ce lieu de plaisir sentait la civilisation. Il y avait une grande piste de danse… Un orchestre était assis sur une pirogue et jouait des airs américains, la danse était tout à fait américaine, jusqu’à ce que les missionnaires rentrent chez eux. »

Anna Chevalier (Reri) joue quelques notes sur une guitare
(Tabu – Collection Alain Mottet)

Nous nous trouvons à Napuka en 1934 où le Bishop Museum, par l’intermédiaire de Kenneth Emory poursuit son programme de sauvegarde du patrimoine polynésien commencé quelques années plus tôt aux Marquises. Embarquée sur le « Mahina i te pua », l’expédition visite 27 îles et parcourt plus de 4000 miles nautiques. A l’aide de fragiles dictaphones à rouleaux de cire, Emory, Shapiro et Simpson enregistrent des centaines d’heures de généalogies, de chants, de psalmodies dans l’Est des Tuamotu où l’influence européenne est encore presque nulle. Ces chants venus du fond des temps cesseront rapidement d’être interprétés. Ils disparaîtront et nous ne conserveront d’eux que ces quelques enregistrements anciens.

C’est également dans les années 30 que l’on enregistre pour la première fois à Paris dans les studios Pathé Marconi des chanteurs tahitiens. Ces enregistrements sont produits par Pierre Cassiau.
A Los Angeles, Tautu Archer et Augie Goupil gravent quelques chansons en vogue.

Fonds Douglas Campbell – Bishop Museum – 1937

Toutefois, c’est la radio qui dans un premier temps va modifier le rapport à la musique des Polynésiens.
Le 11 avril 1934, le radio club océanien émet pour la première fois. A l’origine de cette première : Georges Bambridge, Georges Spitz, Edouard Frogier et Alfred Poroi. Ce radio club assure dans un premier temps les liaisons téléphoniques, puis, en 1939 il transmet les nouvelles militaires en langue française et tahitienne. C’est également à cette époque et pour la première fois en Polynésie, qu’un programme musical est diffusé sur les ondes. Les familles tahitiennes se retrouvent dès lors autour du poste de radio. Les disques de musique tahitienne étant peu nombreux, les programmes sont principalement composés de musique européenne. Certains auditeurs des Marquises s’en plaignent d’ailleurs.

Le RCO annonce la victoire de 1945, puis accueille les membres de l’expédition du Kon Tiki. De nouveaux venus viennent compléter l’équipe. Il s’agit de John Martin et Marc Darnois à la radio, d’Adolphe Sylvain qui enregistre et photographie. L’époque est merveilleuse, un électrophone, un micro et une petite console de mixage suffisent. La passion fait le reste. En fin d’après-midi, Darnois branche la ligne téléphonique de la radio sur la boîte à la mode : le Quinn’s. L’apéritif en chanson est servi aux auditeurs de Tahiti mais aussi des îles plus lointaines.

En 1949, Jean D’Astier de la Vigerie débarque à Tahiti. Il est l’envoyé d’un certain François Mitterrand, résistant et haut fonctionnaire qui souhaite créer une radio digne des Etablissements Français d’Outre-mer. Il fonde Radio Tahiti, la voix de la France. Malgré d’incontournables tracasseries administratives et quelques problèmes d’argent, la petite station émet 4 heures d’émission quotidienne en français et tahitien. On peut y écouter de la musique classique, du théâtre, des émissions éducatives et culturelles, de la musique locale, des retransmissions de matchs. C’est également sur Radio Tahiti qu’apparaît la publicité radiophonique locale et des émissions telles que « Le disque de l’auditeur » et « Allo les îles ».
Ce sont ces pionniers de la radio, John Martin, Marc Darnois, Alain Mottet, Adolphe Sylvain, Yves Roche, d’Astier qui ont jeté les bases de ce qu’allait devenir la Radio Télévision Française d’Outremer, rue Dumont d’Urville en 1954.
La radio étant de plus en plus écoutée, il était dans l’air du temps que des musiciens s’intéressent à la production phonographique locale.

Le pionnier de l’édition phonographique polynésienne est sans conteste un américain d’origine allemande : Eddie Lund. Il connaît déjà Tahiti lorsqu’il vient s’y établir en 1938. Aventurier, il découvre la Polynésie à bord de goélettes à coprah sur lesquelles il s’imprègne de l’ambiance locale. De retour à Papeete, il réunit autour de son piano plusieurs amis et compose rapidement ses premières chansons « ‘Hiro e », « Manurere », « Mareva » et le non moins célèbre « Marururu a vau ».
En 1941, on le retrouve au Théâtre moderne où il anime avec son orchestre une soirée en l’honneur de l’équipage du « Triomphant » de la marine de guerre de la France libre. Parallèlement, il prend la gérance du Quinn’s jusqu’en 1952, date à laquelle il se consacre entièrement à son label « Tahiti records ». Il produit et enregistre Bimbo, Marie Terangi, Teaitu, Mila et Loma. Lund écrira plus de 400 chansons originales et enregistrera plus de 40 albums dont plusieurs de folklore.

Fifi Mottet, Elvira Pomare, Eddie Lund, Farah Dexter, Phylis, Marcelle Goupil et Madeleine
(Collection photographique Alain Mottet)

Gaston Guilbert est le premier a créé un véritable studio d’enregistrement à Tahiti. Son studio est une sorte de caverne d’Ali Baba où s’entasse pêlemêle des dizaines d’instruments de musique, du matériel d’enregistrement haut de gamme, des caméras et des projecteurs en grand nombre. En collaboration avec Yves Roche, Guilbert enregistre son premier album « Song of the atolls », un coffret 78 tours, sous le label « Tiare Tahiti records ». En quelques années, il va devenir l’un des principaux producteurs de musique des îles dans les années 50 et 60.

Tahitian Melodies – Rey Sisters – Tahiti Films
Fonds Florida Guilbert

Adolphe Sylvain est principalement connu pour ses superbes photographies de la Polynésie. Bourlingueur, il met définitivement sac à terre en 1946 à Tahiti. Passionné de musique, il a enregistré de nombreuses heures de chants au cours de ses périples dans le Pacifique. Il intègre Radio Tahiti, puis s’installe à Huahine avec Darnois où ils deviennent projectionnistes de cinéma. Ils fonde ensuite ensemble le label « Mareva » et produisent une vingtaine d’albums, mélange de variété polynésienne et de musiques traditionnelles. Ils seront les premiers à enregistrer les chants traditionnels des Australes.

On ne peut parler de la musique en Polynésie sans évoquer le Quinn’s, le col bleu et autres dancings qui contribuèrent à l’émancipation musicale de Tahiti.
Lorsque Robert Quinn rencontre Marcelle Goupil à San Francisco en 1930, il est loin de s’imaginer qu’il donnera son nom à la boîte la plus célèbre de Tahiti. Fondé en 1933, le Quinn’s devient rapidement l’un des lieux privilégiés de la vie nocturne de Papeete. Eddy Lund en prend la gérance en 1941, le répertoire y est principalement international. On y interprète les airs franco-américains à la mode. Dans les années 50, Bouzou Frogier et John Gobrait en prennent les commandes et l’ambiance se fait plus polynésienne. Tous les chanteurs locaux de l’époque s’y produisent : Mila, Loma, Bimbo, les frères Alexandre, Mala, Papillon, Makitu…
Le Quinn’s fermera ses portes définitivement en 1973 et sera détruit l’année suivante.

Le Col bleu lui prendra son essor avec l’arrivée de Zizou de Meyer. Il reprend la boîte en main, fait venir un excellent cuisinier et s’entoure d’une équipe de musiciens exceptionnels Bobby Jaspar, Maurice Vander, Bernard Ullin et Alain Mottet. Tahiti découvre le jazz avec un intérêt poli. Après 6 mois, cuisine chinoise et musique locale s’installe au Col bleu. Vander et Japar poursuivront une carrière internationale, seul Alain Mottet demeure à Tahiti. Le Col bleu ne désemplira pas.

Au Col bleu en 1952
(Collection photographique Alain Mottet)

D’autres dancings connaîtront leur heure de gloire. Le Lido s’illustre avec son orchestre féminin composé de Marcelle Quinn, Sarah Dexter, Fifi, Elvina Pomare et Madeleine Brothers.
A Arue, le Lafayette fait du style kaina sa carte de visite, tout comme l’hôtel des Tropiques, le Bel Air, le Lionel et bien d’autres encore. Polynésiens, Métropolitains et touristes de tous poils dansent à en perdre haleine. La musique kaina est alors à son zénith. Création originale mélangeant avec bonheur les rythmes paumotu, les mélodies océaniennes et européennes, elle rythme les nuits tahitiennes.

De nombreux studios d’enregistrement et plusieurs labels se créent également dans cette période de l’après-guerre. La radio diffuse sur ses ondes une musique pleine de vie. C’est la belle époque de la musique polynésienne. Enthousiasme et passion sont les maîtres mots des gens du métier. Vivo, pahu, ukulele, accordéons et guitares se marient avec bonheur. Le tamure selon la petite histoire est créé. La danse renaît à Patutoa puis au Tiurai. Tradition, création, ou invention, à l’époque la question n’est pas de mise. Seul le plaisir compte et les gens aiment à le faire savoir. Les groupes et chanteurs locaux passent les uns derrière les autres devant les micros. On ne sait plus très bien avec qui on a enregistré ni de quel instrument on jouait. Peu importe, tous les cocktails sont permis et ils sont bien souvent détonants.

De gros bouleversements surviennent dans les années 60. La MGM en tournant son remake des Révoltés de la Bounty impose à Tahiti sa vision édulcorée des temps anciens. La musique du film est un pur produit américain, style comédie musicale, qui inspire encore aujourd’hui bon nombre de aparima. Viendra ensuite le CEP et ses 40 milliards investis, un véritable putsch économique. Un mode de vie qui avait réussi à subsister s’abîme, la société basée sur le respect de la terre et de la famille implose. L’hospitalité peu à peu disparaît, la Polynésie perd encore un peu plus de son identité.

Le microsillon 33 tours remplace progressivement le fragile et vieux 78 tours acétate. La radio pénètre dans tous les foyers à Tahiti comme dans les îles. Ce sera bientôt l’arrivée de la télévision.
Dès lors la variété polynésienne peut prendre son essor. L’audience devient importante. Dès 1966, la musicassette concurrence le disque. Rapidement la musique devient un marché à part entière. Les techniques d’enregistrement permettent désormais tous les trucages. Il n’est plus nécessaire que l’interprète possède une technique impeccable et l’apparition du playback supprime massivement le direct.

Yves roche saute rapidement le pas, collaborateur  de Radio Tahiti, d’Eddie Lund, des disques Mareva et de Gaston Guilbert, longtemps  pianiste animateur des soirées du Tahiti village et de l’hôtel des Tropiques, il crée en 1965 son propre label et son propre studio Manuiti. Il y enregistre des milliers de chansons. Beaucoup commenceront chez lui : les Barefoot Boys de Petiot, Tamarii Punaruu, Emma Terangi, Esther Tefana, Coco Mamatui, Gabilou et Vavitu. Il est le découvreur d’Andy Tupaia, de Michel Poroi et de beaucoup de valeurs sures de la chanson polynésienne. Son label sera distribué dans le monde entier.
Avec 450 compositions originales, plus de mille morceaux en édition, il fût le plus prolifique des labels de Tahiti.

Clément Bailly & Marc E. Louvat

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