Claude est décédé en 2008. Un retour personnel sur des années de travail partagées avec Claude Ruben, un homme qui a profondément marqué ma vie professionnelle et le paysage audiovisuel polynésien, même si le temps passe et que la jeune génération ne connait pas son nom et ne regarde plus la télévision..

J’ai longtemps travaillé avec Claude lorsqu’il était directeur de RFO Polynésie, puis plus tard à l’ICA. Claude était un bosseur acharné, rien n’était laissé au hasard. Il préparait, repréparait, écrivait, réécrivait, construisait ses émissions avec une rigueur presque obsessionnelle. Les questions étaient pensées, les enchaînements travaillés, les intentions claires. Il aimait plus l’antenne que la gestion d’une entreprise et de son personnel. En tant que réalisateur, c’était agréable de travailler avec lui.
Nous avons lancé ensemble Zigzags, un talk-show qui a marqué les téléspectateurs à la fin des années 90. Avant de tourner, il me répétait toujours : « On commence en gros plan sur l’invité, tu ne le lâches pas quand je le présente, tu ne montres pas le vieux (lui) ». Dans le grand studio de l’ICA, la grande table conçue par Philippe Porcher faisait partie du décors et du générique. Angelo, Johnny, Teva et Bruno faisaient l’image, Jean Jacques le son. Joyce poudrait Claude et son invité.
De mon côté, mon rôle était celui de la mise en boîte – une mise en boîte élégante, précise, exigeante – mais une mise en boîte tout de même : la réalisation des émissions. Claude, lui, portait l’éditorial, la tension du plateau, la responsabilité du propos. Il aimait le direct sans repentir, la confrontation, la parole qui s’expose. Il n’improvisait jamais vraiment, même lorsqu’il en donnait l’illusion.

Cette émission, la première du genre à Tahiti, portait sa signature, un ton frontal, parfois dérangeant, souvent irrévérencieux, notamment envers le monde politique. Claude n’aimait ni la langue de bois ni les demi-vérités. Il allait chercher l’aveu, le doute, la faille humaine. Cela lui a valu autant d’hostilité que d’admiration.
Lorsqu’il est devenu directeur de l’ICA, il a poursuivi cette même ligne éditoriale avec des talk-shows comme Ainsi soit-il et de nombreuses émissions de plateau. Son audace télévisuelle, son indépendance de ton et son irrévérence assumée lui ont coûté cher. Elles ont conduit, on le sait, à la fermeture de l’ICA Production. Cette période a été difficile pour lui, et elle a eu des conséquences pour tous ceux qui travaillaient à ses côtés. Moi compris.
Mais je n’en garde aucune amertume. Car travailler avec Claude, c’était apprendre la télévision dans ce qu’elle a de plus exigeant. C’était comprendre le poids d’un silence, la force d’un regard caméra, l’importance d’un plan bien tenu. C’était aussi accepter que la liberté éditoriale a un prix.
Parmi mes meilleurs souvenirs avec lui figure la préparation et le tournage, à l’université, d’une émission produite pour Tahiti Nui TV autour de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, futur Prix Nobel de littérature en 2010. Un moment rare, intense, à l’image de ce que Claude savait provoquer lorsqu’il sentait que le lieu, l’invité et le propos pouvaient se rencontrer avec justesse. Là encore, rien n’avait été laissé au hasard : lectures, documentation, angles d’attaque, rythme du plateau. Claude était à son meilleur dans ces moments-là.

Claude a également joué un rôle déterminant dans la création de TNTV. Il a formé, accompagné, parfois rudoyé, de nombreux jeunes journalistes et animateurs, animatrices de télévision. Certains ont tenu quelques mois, d’autres ont poursuivi de longues carrières. Tous, d’une manière ou d’une autre, ont été marqués par son exigence et par sa vision du métier. Il transmettait sans concession, mais avec une réelle volonté de faire émerger des professionnels solides.
Avec le recul, je garde de Claude le souvenir d’un vrai homme de télévision. Apprécié ou détesté, il ne laissait jamais indifférent. Il a lancé des formats, imposé un style, ouvert des espaces de parole qui n’existaient pas avant lui.
Adieu Claude.
Et merci pour la télévision que tu nous as appris à faire, celle qui disparaît aujourd’hui.
Laisser un commentaire