★★★★ Les cœurs dissimulés – My dearest Nemesis – 그놈은 흑염룡

Dans My Dearest Nemesis, tout part d’un souvenir humiliant qui n’a jamais cicatrisé. Adolescente, Baek Su-jeong se réfugie dans un jeu en ligne où elle se lie à un joueur charismatique surnommé « Black Dragon ». Ils se rapprochent, se projettent, puis le rendez-vous “dans la vraie vie” tourne au désastre : derrière l’avatar se cache un garçon beaucoup plus jeune et maladroit que l’image qu’il a laissée croire, et Su-jeong en garde la sensation d’avoir été piégée et ridiculisée. Seize ans plus tard, elle est devenue une cadre redoutable, cheffe d’équipe au Yongseong Department Store, réputée pour sa performance et pour sa manière frontale de ne rien avaler en silence.
Le passé ressurgit au pire moment : son nouveau supérieur n’est autre que Ban Ju-yeon, directeur de la division de planification stratégique… et surtout héritier du groupe. C’est lui, « Black Dragon », mais il faut avancer dans l’histoire pour qu’elle le découvre.
Pour Ju-yeon, cette histoire n’est pas une simple gêne de jeunesse : Su-jeong a été son premier amour, et l’échec de leur rencontre l’a marqué comme une première défaite intime, un abandon qui a coloré sa façon d’aimer et de se protéger. Le cœur du récit devient alors un jeu de miroirs entre deux époques : la romance avortée des années “jeu en ligne” et la romance adulte, cette fois au contact brutal du réel, avec une hiérarchie, des enjeux d’image et une guerre d’influence au sein d’un empire familial.

Le thème du mensonge irrigue presque toutes les relations. Il y a le mensonge “léger” et fondateur de l’adolescence, quand Ju-yeon s’invente une identité plus mûre pour exister aux yeux de celle qu’il admire, et celui, plus lourd, de l’âge adulte, quand il doit cacher des pans entiers de sa personnalité pour survivre dans l’univers chaebol. Un héritier doit être impeccable, rentable, présentable, “validable” par les actionnaires, les médias et la rumeur numérique. Dans l’entreprise, Su-jeong découvre que la compétence ne suffit pas, chaque décision se lit comme un signal politique, et la moindre faille devient un angle d’attaque. La romance elle-même menace de devenir un “scandale de couloir”, exposé et instrumentalisé, parce qu’un chaebol n’aime pas librement, il aime sous surveillance.

À mesure que Su-jeong et Ju-yeon se heurtent à la réalité de la vie, le récit fait émerger l’autre nœud central : les traumatismes de jeunesse et leur répercussion sur l’adulte. Su-jeong n’a pas seulement “de la rancune” ; elle a construit sa dureté sur un épisode où elle s’est sentie dupée, et sur une vie où elle a appris qu’il fallait tenir bon, travailler plus que les autres, ne rien devoir à personne. Ju-yeon, lui, porte la blessure inverse, avoir été “trop”, trop fragile, trop sincère, trop jeune, et avoir compris que l’amour pouvait tourner à la honte. Leur rapprochement commence réellement lorsqu’ils cessent de rejouer le passé à l’identique : Su-jeong accepte de regarder derrière la posture d’héritier, Ju-yeon assume enfin qu’il ne peut pas demander à l’autre de réparer ce que l’adolescent a brisé par sa mise en scène.

La série appuie aussi sur les couples d’âges différents, non comme un gadget, mais comme un révélateur de pouvoir et de vulnérabilité : dans leur histoire, la différence d’âge — déjà au cœur du “mensonge” initial — devient à l’âge adulte une question de statut (patron/employée, héritier/cadre méritante) et de maturité affective. Ce n’est pas seulement “qui est plus âgé”, c’est “qui contrôle le récit”, qui a le droit d’exister sans se justifier, qui peut se tromper sans être détruit.

En parallèle, la dimension chaebol prend de l’ampleur avec la succession et le contrôle du groupe : Ju-yeon est attendu au tournant comme successeur, mais l’héritage n’est pas un cadeau, c’est une épreuve. La série montre comment on “fabrique” un héritier exemplaire, parfois au prix d’une violence intime, et comment la famille (notamment la figure de la grand-mère, Jeong Hyo-sun) pèse sur les choix affectifs autant que sur les choix stratégiques. Cette pression finit par éclater quand la position de Ju-yeon vacille, qu’il est écarté, puis qu’il revient en affrontant enfin la source de l’autorité familiale, la reconnaissance du passé, les non-dits, et la permission d’être lui-même sans que cela ruine la dynastie. La conclusion va dans le sens d’une réconciliation : Ju-yeon reprend sa place et obtient l’assentiment familial pour avancer comme héritier, tandis que Su-jeong voit son travail reconnu par une promotion, comme si la série voulait refermer la boucle entre mérite personnel et système chaebol.

La romance secondaire, Seo Ha-jin et Kim Shin-won, décline ces thèmes sur un autre registre, plus instable et plus “adulte”. Ha-jin, propriétaire d’un bar, traîne les restes d’une relation passée qui l’a abîmée, peur de refaire confiance, fierté blessée, besoin de contrôle déguisé en détachement. Shin-won, de son côté, oscille entre attirance et réflexe d’autoprotection. Quand Ha-jin finit par s’ouvrir, il recule, autant par orgueil que par crainte d’être celui qui cède. Leur histoire devient une danse de rapprochements et de retraits, où chacun doit choisir entre la posture et l’intime. Là encore, la série insiste : aimer, c’est accepter de perdre la face un instant. Et dans les derniers épisodes, leur trajectoire s’oriente vers un apaisement, après des hésitations et une séparation, sur une tonalité fidèle à leur énergie “chaotique mais sincère”.

Fraise & Dragon noir

La série développe un thème particulièrement sensible et moderne : l’amitié et l’amour à travers les avatars dans les jeux en ligne, présentés comme de véritables espaces de respiration émotionnelle pour des adolescents enfermés dans un quotidien morose. Dès le premier épisode, la relation entre Su-jeong et Ju-yeon se construit sous leurs pseudonymes, Fraise et Dragon noir. Dans le jeu, leur complémentarité est parfaite : elle soigne, protège et soutient, lui combat en première ligne. Ensemble, ils sont plus forts qu’individuellement, capables d’accomplir des quêtes impossibles seuls. En rejoignant un groupe, ils expérimentent aussi une forme de communauté, un sentiment d’appartenance qui leur manque cruellement dans la vie réelle.
De cette collaboration ludique naît un premier amour virtuel, nourri par les mots, l’imaginaire et la projection. Le jeu devient un refuge où chacun peut être ce qu’il n’ose pas être ailleurs : Ju-yeon s’y invente une assurance et une maturité qu’on ne lui reconnaît pas dans la vraie vie, tandis que Su-jeong y projette l’image d’un partenaire idéal, un Prince charmant façonné par la voix, les gestes héroïques et la protection constante de son avatar. Cette relation leur permet de s’échapper d’un quotidien pesant, de croire, l’espace d’un écran, qu’une autre version d’eux-mêmes est possible.

Dragon noir & Fraise

Mais ce même dispositif devient le déclencheur d’une immense désillusion lorsque le virtuel se confronte au réel. La rencontre physique agit comme une rupture brutale de l’illusion partagée. Ju-yeon apparaît comme un adolescent excentrique, maladroit, encore loin de l’homme que Su-jeong s’était imaginé. Elle, qui attendait inconsciemment un idéal romantique, se sent trompée, presque humiliée, face à ce décalage violent entre l’avatar et la personne réelle. La série montre avec beaucoup de justesse que la blessure ne vient pas seulement du mensonge, mais de l’effondrement d’un rêve construit à deux, dans un espace où les règles semblaient plus douces et plus justes que celles du monde réel.
Ce thème résonne profondément avec l’ensemble du récit : l’avatar devient la métaphore des masques sociaux que les personnages porteront plus tard à l’âge adulte. Ce qui s’est joué dans le jeu — la complémentarité, la projection, la déception — se rejouera dans l’entreprise, dans la famille chaebol et dans l’amour adulte. My Dearest Nemesis suggère ainsi que le virtuel n’est pas un simple mensonge, mais un révélateur brutal de désirs, de manques et de blessures qui, une fois exposés au réel, laissent des traces durables.

L’autre Ban Ju-yeon

Un autre thème majeur de My Dearest Nemesis tient à la vie cachée de Ban Ju-yeon, soigneusement dissimulée derrière la façade irréprochable de l’héritier. Sous le costume du dirigeant froid et maîtrisé, Ju-yeon nourrit une passion sincère pour le rock, les manhwa et les animes, tout un univers qu’il garde secret, en particulier vis-à-vis de sa grand-mère, présidente du groupe, incarnation d’une autorité inflexible pour laquelle un futur chaebol doit être monolithique, rationnel et sans aspérités. Cette culture populaire, jugée puérile ou indigne de son rang, constitue pourtant sa véritable respiration. C’est là qu’il se réfugie pour survivre à une existence privée d’affection depuis la mort prématurée de ses parents et à la discipline rude imposée à un héritier élevé comme un produit à façonner plutôt qu’un enfant à aimer.

La découverte de cette face cachée par Su-jeong agit comme un basculement décisif. Elle ne voit plus seulement le patron héritier, symbole d’un système qui l’oppresse, mais un homme vulnérable, solitaire, qui a appris à se construire un monde intérieur pour ne pas étouffer. En retour, Ju-yeon comprend que Su-jeong est la seule à accepter cette part de lui sans la juger ni chercher à la corriger. Ce partage intime, presque clandestin, devient le socle de leur rapprochement. Alors que tout semble les opposer — l’âge, la hiérarchie, le passé douloureux, le poids du groupe — c’est précisément cette reconnaissance mutuelle, loin des regards et des rôles imposés, qui leur permet de s’aimer. La série suggère ainsi que l’amour ne naît pas dans l’exposition sociale ou la réussite affichée, mais dans l’acceptation de ce qui, chez l’autre, a longtemps dû rester caché.

L’amour au bureau

La série développe également avec finesse le thème des amours au sein de l’entreprise, en montrant comment les grands groupes chaebols deviennent, presque mécaniquement, des lieux de formation des couples. Les employés y consacrent l’essentiel de leur temps, de leur énergie et souvent de leur vie sociale. Les horaires extensibles, la pression constante et la culture de la performance laissent peu d’espace pour des rencontres extérieures ; les relations sentimentales naissent donc fréquemment entre collègues d’un même service, dans une proximité quotidienne faite de stress partagé, de solidarité et de compréhension mutuelle. Ces couples “ordinaires” sont tolérés, parfois même tacitement admis, tant qu’ils restent horizontaux et ne perturbent pas l’ordre hiérarchique.

Mais la série montre clairement que toutes les romances ne se valent pas aux yeux du système. Lorsqu’une cadre comme Su-jeong tombe amoureuse d’un héritier, la relation devient immédiatement problématique. Pour les chaebols, ce type de liaison brouille les frontières entre le personnel et le pouvoir, menace l’image de neutralité et alimente la suspicion d’instrumentalisation affective. Du côté des employés, la méfiance est tout aussi forte. Même si Su-jeong a fait ses preuves par son travail, la relation fait naître l’idée d’un favoritisme latent, d’une ascension facilitée, voire d’une trahison implicite des règles tacites de l’entreprise. La romance cesse alors d’être une affaire privée pour devenir un enjeu collectif, observé, commenté et jugé.

À travers cette tension, la série met en lumière la violence silencieuse d’un système où l’engagement professionnel total finit par coloniser l’intime. Aimer au travail devient presque inévitable, mais aimer “au mauvais endroit” ou “la mauvaise personne” expose à une double sanction : celle de la hiérarchie, soucieuse de préserver l’ordre et l’image, et celle des pairs, qui projettent leurs propres frustrations et leurs peurs sur le couple. My Dearest Nemesis souligne ainsi combien, dans l’univers des chaebols, l’amour n’est jamais neutre : il révèle les rapports de pouvoir, exacerbe les inégalités et transforme les sentiments en affaire politique.

Les comédiens

  • Moon Ga-young dans le rôle de Baek Soo-jeong
    La cheffe d’équipe de planification du grand magasin Yongseong.
  • Choi Hyun-wook dans le rôle de Ban Joo-yeon
    Le responsable du département de planification stratégique du grand magasin Yongseong.
  • Moon Woo-jin dans le rôle du jeune Ban Joo-yeon
  • Im Se-mi dans le rôle de Seo Ha-jin
    La propriétaire du bar Sulo’s.
  • Kwak Si-yang dans le rôle de Kim Shin-won
    Le chef du département de design du grand magasin Yongseong.
  • Ban Hyo-jung dans le rôle de Jeong Hyo-sun
  • Ko Chang-seok dans le rôle de Baek Won-seop
    Le père de Baek Soo-jung.
  • Kim Young-ah dans le rôle de Kwon In-kyung
    La secrétaire de Joo-yeon.
  • Son Sang-yeon dans le rôle de Baek Soo-bin
  • Kim Woo-gyeom dans le rôle de Yang Jun-su
  • Lim Young-joo dans le rôle de Choi Na-na

Basé sur le webtoon : 그놈은 흑염룡 de Hye Jin-yang
Auteur : Kim Soo-yeon
Réalisateur : Lee So-hyun
Musique : Kim Joon-seok & Jeong Se-rin
Studio de production : Studio N

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