Lorsque Marthe Chazottes se souvenait de Jean Mermoz

Gilberte, Yvonne, Jean Mermoz & Marthe à Nice

Jean Mermoz a entretenu de nombreux liens avec la région de Mazamet. Ces liens sont devenus plus intimes encore lorsqu’il épousa à Paris, au début des années trente, Gilberte Chazottes, dont la famille était originaire de Mazamet. Il l’avait connue en Argentine, où son père, Ernest Chazottes, travaillait pour le compte de la maison Cormouls, qui y avait ouvert un comptoir de laines. Ernest avait un frère, Élisée, dont le fils, Robert, né à Buenos Aires, exerça plus tard à Mazamet la profession de délainier. C’est son épouse, Marthe Chazottes, qui évoque ici le souvenir de Jean Mermoz, son cousin par alliance.

Le mariage de Marthe et Robert Chazottes eut lieu le 12 avril 1932, dans l’intimité et le recueillement, en raison d’un deuil récent. Quatre jours auparavant, Édouard Chazottes, le frère de Gilberte, aviateur sorti de l’école d’Istres, s’était tué dans un accident d’avion. Il avait tout juste vingt ans. Jean Mermoz assista à ce mariage, à la mairie et au temple, en tant que témoin de Robert, pour qui il éprouvait une véritable admiration.

À cette époque, Mermoz vint à plusieurs reprises à Mazamet. Il était reçu chez Élisée Chazottes, les beaux-parents de Marthe, qui habitaient alors boulevard Raymond-d’Hautpoul. Travaillant à des vols d’essai à Toulouse, il arrivait souvent le soir pour dîner, puis repartait le lendemain matin. Il conduisait très vite, et très bien, se souvient-elle, une petite voiture nerveuse.
« C’était un être délicieux, absolument gentil, charmant. Très doux, rieur, avec un rire presque enfantin. Mais on sentait aussi en lui une volonté de fer, et un courage immense. Tout cela sans aucun orgueil, avec une grande modestie. »

Baptème de l’air avec Elisée Chazottes

Elle raconte un épisode resté célèbre dans la famille. Un jour, ses beaux-parents se rendaient à Luchon lorsque, après Toulouse, ils virent un parachute se déployer dans le ciel. Et au bout du parachute, ils reconnurent Jean. C’est eux qui le transportèrent à l’hôpital. Il venait de sauter d’un avion qui s’était désintégré, et avait réussi à se dégager en brisant presque la carlingue. Il était très fort, un véritable athlète. Il avait été blessé par des débris tombés sur le parachute, qui avaient crevé la soie en plusieurs endroits. Un véritable miracle, d’autant plus qu’en général il refusait de porter un parachute, et que celui-ci lui avait été exceptionnellement imposé. « Bref, ce n’était pas son heure », conclut-elle.

À propos de Gilberte Chazottes, Marthe précise que sa famille n’avait pas de fortune propre, mais une réelle distinction. Gilberte nourrissait une grande admiration pour son mari. Elle était très belle, très typée sud-américaine, au teint mat, mince, grande, élégante, très coquette, comme sa mère, tante Margot. Elle aimait le monde, le luxe, les sorties et les mondanités, tandis que lui aspirait à une vie simple. Avec le temps, le ménage se détériora et, lorsqu’il mourut, ils étaient déjà séparés. Marthe se souvient les avoir vus ensemble au mariage de sa belle-sœur : on sentait déjà que quelque chose n’allait plus entre eux. Elle pense cependant qu’ils furent très heureux au début de leur union.
En montrant des photographies, elle ajoute : « Regardez ces images. N’a-t-il pas un regard de rêveur ? Il semblait voir plus loin, au-delà… On le sentait au-dessus des gens ordinaires. Exceptionnel. » C’est pour cela, dit-elle, que la famille de Gilberte avait accepté ce mariage avec fierté. En France, Mermoz était déjà connu, mais en Amérique latine, son prestige était immense, presque extraordinaire. Son charme était tel que l’on en venait à oublier les dangers de sa profession.

Gilberte Chazottes – Photo Lipnitzki

Gilberte lui devait son « baptême de l’air ». Il possédait un petit avion, un Potez, se souvient-elle. Cela se passa près de la nationale Castres–Mazamet, exactement à La Richarde. Il y avait un grand pré avec deux peupliers, toujours visibles aujourd’hui. Il s’y posa au milieu. Ce jour-là, il emmena aussi son beau-père et quelques amis.
Marthe l’appelait simplement « Jean », prononçant son nom avec une grande douceur. Pour elle, Jean Mermoz se résumait à un mot : la simplicité. Il n’était nullement imbu de sa personne. Bien qu’il fût très beau, il n’avait rien d’un Don Juan ; ce sont plutôt les femmes qui allaient vers lui. Elle nuance ainsi certains portraits littéraires, estimant que son prestige était immense, mais que l’homme restait simple et réservé.

En famille, Mermoz parlait ouvertement de ses projets et de ses luttes. Il disait ce qu’il pensait, et pensait ce qu’il disait. Il se montrait méfiant envers les hydravions, à bord desquels Collenot et lui trouveraient la mort à six mois d’intervalle, leur préférant l’Arc-en-ciel terrestre. Il s’indignait que Couzinet ne parvienne pas à commercialiser ses appareils et soit la cible d’attaques sans rapport avec l’aéronautique pure.
Était-il inconscient ou attiré par le risque ? Marthe répond sans hésiter : « Non. Il était prudent. C’était un homme équilibré, très fort en mécanique. Il dominait les événements et faisait face au danger avec naturel, sans se poser en héros.»

Robert, Marthe, Gilberte et Jean Mermoz à Nice

Avec sa famille, son attitude était toujours affectueuse. Il s’intéressait aux autres sans manière, adorait les enfants. Marthe se souvient l’avoir vu faire le tour du salon à quatre pattes, portant sur ses épaules son jeune fils Jean-François, alors âgé de quatre ans. Il appelait sa belle-mère « Tantita » et affectionnait ces diminutifs empruntés à l’Amérique du Sud.
Sur le plan politique, elle le situait plutôt à droite, tout en conservant une sensibilité sociale. Il admirait le colonel de La Rocque pour son intégrité. À Mazamet, la vie autour de lui était brillante du fait de ses relations ; on sollicitait sa présence, mais ces mêmes personnes pouvaient ensuite se montrer distantes dans la rue. Lui, la plupart du temps, arrivait le soir et repartait le matin. Il aimait se rendre à Rigautou, chez sa belle-mère, pour y boire de grands bols de lait.

Marthe pense que Mermoz revint à Mazamet pour la dernière fois au début du mois d’août 1936, peu avant qu’un avion ne s’écrase dans la brume du côté d’Albine, à l’époque des débuts du pilotage sans visibilité, à la suite d’une erreur du sol. Il connaissait l’un des passagers, Genin, et aurait lui-même ramené son corps. Il fut chargé de présider la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ce drame.

Jean Mermoz disparut le 7 décembre 1936 à bord de La Croix du Sud. Gilberte se remaria plus tard avec René Couzinet, aux côtés duquel elle connut un destin tragique : ruiné et désespéré, il la tua avant de se donner la mort.
Pour Marthe Chazottes, Jean Mermoz demeure lié à son mari, lui aussi disparu prématurément, et reste une figure de vénération entière. Elle conclut simplement : « Ce sont des souvenirs merveilleux. Sa disparition fut pour nous un immense chagrin. Un chagrin qui reste. Mais quand je relis Terre des Hommes, je le retrouve… »

Photo dédicacée par Mermoz à Robert

Interview de Marthe Chazottes, recueillie par J.-P. Gaubert.

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