Vendredi 8 décembre 2023.
Il est 18 heures, la nuit est tombée, je suis allongée sur le canapé du salon à Mahina. je feuillette du doigt sur mon téléphone ma page Facebook, quelques actualités locales, des photos et beaucoup de messages sans intérêt. Et puis mon œil s’arrête sur une actualité du journal Le Monde : “Vera Molnar, pionnière de l’art numérique, est morte”.
C’est un choc ! Pour moi, elle était éternelle et en un instant des souvenirs, des images se bousculent dans ma tête. Vera fait partie de mon histoire.
Lorsque j’arrive à Paris en 1986, je ne sais rien d’elle. Je viens de Tahiti où j’ai passé toute mon enfance et je suis assez ignorante en matière d’art contemporain. Je dessine depuis mes plus jeunes années, une sorte de refuge où je pouvais passer des heures dans le même coin, et si je suis assez douée, j’affectionne particulièrement les crayons de couleur et le style réaliste. Ma vocation n’est pas d’être une artiste accomplie, mais une professeure d’arts plastiques, qui aura un salaire correct dans nos îles.

A l’université Paris 1 Saint-Charles, c’est un univers très loin de ce que je connais. Tout l’enseignement est tourné vers l’art contemporain conceptuel et la recherche. Je suis en total décalage. Un professeur comme Côme Mosta-Heirt ne comprend pas ce que je fais là et moi je ne comprends pas ce qu’il fait. Je suis la championne du réalisme et de l’illustration. L’un de mes cours de 1ère année est donné par François Molnar. À l’époque, je ne sais pas qui il est. C’est un monsieur gentil avec un fort accent hongrois qui effectue des recherches théoriques sur la psycho-physiologie de la perception visuelle. Je ne sais pas pourquoi et je ne lui ai jamais vraiment demandé, mais un jour il me prend à part et me demande si je veux travailler pour lui.
Ces idées sont claires, il est brillant, mais son français est parfois hésitant et son orthographe aléatoire. Il me demande donc à moi la Tahitienne de l’aider à corriger ses écrits. Nous travaillons dans son laboratoire de Saint-Charles au milieu des oscilloscopes et d’un tas d’appareils de mesure.
Je corrige, ré-écrit ses textes, lui demande si ça va, car ce que je ne comprends pas toujours ce qu’il veut dire. C’est très technique et j’ai peur de déformer sa pensée. On se dispute parfois pour un mot, mais toujours dans le respect !
Je sors de son laboratoire vidée, mais heureuse d’avoir accompli quelque chose qui me dépasse mais que je sais fondamentale ! Et surtout, je suis très fière d’avoir eu la confiance d’un tel homme ! Moi, la petite étudiante du bout du monde.
Après quelques mois, il m’invite chez lui pour rencontrer sa femme Vera.
J’accepte. Je suis très bien reçue par Vera, qui tout de suite me met à l’aise. Elle a son franc-parler et beaucoup d’humour ! Et j’aime ça !
François et Vera habitent une très belle maison située dans la cour d’un immeuble de la rue Hallé dans le XIVème arrondissement. Cette belle demeure deviendra notre lieu de rencontre privilégié durant de longues années.
La maison ressemble à Vera, à ce qu’elle aime, un parallélépipède rectangle avec de grandes baies vitrées qui donne sur le jardin. Il y a trois étages. Le rez-de-chaussée était leur quartier privé, sur le côté une cage d’escalier carré avec un escalier en colimaçon. Sur les murs de nombreuses toiles, une sérigraphie de Victor Vasarely, une Sphère-trame de François Morellet. Au premier étage, je me souviens surtout de la cuisine où nous prenions notre thé avant d’aller travailler. Les murs étaient blancs, tout était carré et rouge dans le style des années 70. Le dernier étage était l’atelier, très clair avec une jolie vue sur l’extérieur. Au fond de la pièce, il y avait les tables à tracer de François, ces ordinateurs et ses écrans verts. De l’autre côté, proche de la fenêtre il y avait le bureau de Vera, rectangulaire et gris, sur lequel il y avait toujours des esquisses, de nombreux crayons, ces cahiers intimes de notes et de croquis. Sur les murs, ses dernières toiles en grand format, des tirages de “L’Hommage à Monnet” et de la “Lettre de ma mère.”
C’est ici que 5 années durant, nous allons nous rencontrer, beaucoup discuter et travailler sur les œuvres de Vera.
Lors de cette première rencontre, je suis passée à la question et le fait que je vienne de Tahiti les intrigue. En fait, même après ces longues années passées ensemble, je sais peu de choses d’eux si ce n’est qu’ils étaient passionnés, qu’ils s’étaient rencontrés aux Beaux Arts de Budapest, étaient très attachés l’un à l’autre et que jusqu’au bout, ils avaient parlé et pensé “art”. Eux par contre savaient tout de moi, de Tahiti, de la plongée sous-marine, un monde qui leur était inconnu.
Après quelques semaines, je n’étais plus Valérie mais Noa Noa, comme le livre de Gauguin sur Tahiti. C’était surtout François qui m’appelait ainsi. Vera de son côté, avait décidé de faire mon éducation en matière d’art, art contemporain bien sûr, mais également classique.
– Comment Valérie tu ne connais pas Chardin ?
Et elle s’empresse d’aller chercher un livre sur ce peintre français du XVIIIème siècle.
A l’époque, Vera avait de gros problèmes de vue, et elle s’inquiétait de la qualité de ses travaux à très forte composante géométrique avec des lignes qui doivent être parfaites. Ils avaient besoin de moi pour les seconder sur le plan technique, tracer les lignes, poser les scotchs. Ensuite venait le temps de l’acrylique, puis lorsque le tout était sec, le retrait des scotchs. Il fallait faire très attention à ne pas arracher la peinture autour. J’en avais des sueurs froides ! Je ne voulais en aucun cas les décevoir ! Les deux travaillaient ensemble, François derrière ses ordinateurs et Vera à mes côtés. Chaque détail avait son importance et je dois reconnaître que je ne comprenais pas trop ce que je faisais. Pour les grands formats, nous travaillions directement sur le sol, pour les formats plus petits sur un chevalet.
Pendant ces 5 ans, j’ai surtout peint des carrés et des lignes, mais je me suis attaché à eux. Mon compagnon venait me chercher et ils voulaient tout savoir de lui. Marc a d’ailleurs réalisé un court-métrage sur Vera avec Emmanuel Riche. A l’époque Vera n’avait pas la notoriété d’aujourd’hui, mais ils avaient trouvé cette femme extraordinaire et attachante.
Court métrage réalisé en 1991 dans l’atelier de Véra Molnar
Vera et François m’emmenaient également à des expositions et des vernissages, comme celui des feuilles d’or de François Morellet au Théâtre de la ville. On me présentait comme Noa Noa. Je restais à leur côté, silencieuse, mais à notre retour à l’atelier, on s’amusait beaucoup parce que je disais ce que je pensais et je pouvais avoir la dent dure. Et ils aimaient que je leur résiste ! Mais j’étais “nature”, complètement inconsciente de à qui j’avais affaire. Cela les déroutait et les enchantait !

Politiquement, j’étais plutôt conservatrice et Vera était socialiste, qu’est-ce qu’on a pu rire. Mais je l’ai coincé un jour !
Lors d’une de nos visites en Normandie, Sarkozy venait d’être élu Président de la République. Il était d’origine hongroise, alors cela lui plaisait, mais il était de droite sur l’échiquier politique, alors elle m’a répondu : » Je pense qu’en se levant le matin, Nicolas Sarkozy n’a pas envie de tuer quelqu’un ! Et on a rit !
Lorsque j’ai réussi mon Capes, je ne savais pas si j’allais rester en France ou retourner à Tahiti. Mais assez rapidement, nous avons pris la décision de retourner en Polynésie.
Un jour, Vera m’appelle et nous invite à déjeuner avec Marc, dans un petit restaurant de sa rue. Nous savons que la démarche n’est pas ordinaire. Nous évoquons avec eux mon envie de retour dans mon île. A la fin du repas, dans la bonne humeur, François nous propose un viager pour leur maison, en échange de quoi nous nous occuperons de Vera jusqu’à la fin de ses jours, sans rentrer plus dans les détails. C’était il y a 30 ans.
Nous sommes jeunes, nous avons d’autres projets en tête et nous déclinons l’offre, mais nous garantissons à François que si nous partons, nous trouverons quelqu’un de confiance pour me remplacer et seconder Vera. Il est hors de question de les abandonner, je me fais un devoir de trouver une solution.
Ce que nous ne savons pas, c’est que François se sait condamné, que son cancer du foie le ronge et qu’il n’en a plus pour longtemps. Vera m’en parle la semaine suivante, les yeux humides, qu’elle se dépêche de sécher d’un revers de la main.
La crémation de François reste pour moi un véritable déchirement et je sais que malgré son visage impassible, Vera en a beaucoup souffert. Une quinzaine de personnes l’accompagnait et j’entends encore le souffle du four qui n’en finissait pas de rugir. Après, je l’ai aidé de mon mieux, lorsque nous étions ensemble. Et j’ai tenu parole, la sœur et le père de Marc sont venus la seconder lorsque je suis partie.
Quelques jours avant mon départ, je passe la voir pour lui dire au revoir. Alors que nous sommes assises dans sa cuisine pour notre traditionnelle tasse de thé, elle s’en va sans rien dire et revient avec une petite boîte. Il s’agit d’une bague et des boucles d’oreilles de sa maman, des demi-sphères liées entre elles par des fils d’or. Je refuse, mais elle les met dans ma main et la referme.
– Tu te souviendras de moi quand tu les mettras !
Je les ai conservées avec soin, et quand j’ouvre ma boîte à bijoux, je pense à Vera. Consciente et honorée du précieux et intime cadeau.
Après notre départ pour Tahiti, nous revenions tous les trois ans en France, souvent l’été. Nous allions la voir en Normandie où elle avait son appartement de villégiature. Elle découvrait les enfants qui avaient grandi et nous passions ensemble l’après-midi.

La dernière fois que nous l’avons vue, c’était en décembre 2021. Nous étions venus passer Noël à Paris. Elle habitait dans une maison de retraite rue de la santé et nous avions pris rendez-vous avec elle par l’intermédiaire de la Galerie Oniris.
Les infirmières nous ont raconté que tout l’étage savait que ses amis de Tahiti allaient venir la voir. Elle n’avait pas beaucoup changé, toujours très bavarde, mais avait un peu de mal à se déplacer. L’âge de Vera est longtemps resté un mystère pour nous, mais la presse l’avait récemment dévoilé dans un article que mon mari m’avait fait lire. Elle avait 97 ans, mais ne les faisait pas !

En nous voyant, son visage s’illumina. Elle nous a demandé des nouvelles de nos enfants, de notre vie à Tahiti et si nous étions contents de notre vie là-bas.
– J’ai d’innombrables visites, mais vous êtes les seuls à vivre aussi loin, dit-elle, avec son éternel petit sourire en coin.
Nous lui offrons un paréo de couleur rouge aux motifs polynésiens dont elle se couvre les épaules. Une fois rassurée nous concernant, elle se lève et s’assoit à son bureau. Elle prend une chemise cartonnée et l’ouvre.
– C’est un nouveau projet sur lequel je travaille avec mon galeriste new-yorkais pour fêter mes 98 ans en janvier. Je ne sais pas encore très bien ce qu’on en fera mais vous allez y participer.
Elle sort alors deux feuilles imprimées avec un quadrillage de 100 cases et ouvre une boîte de crayons de couleur.
– Vous coloriez une case avec la couleur de votre choix et moi j’en remplirai une autre avec un feutre noir. Et vous mettez votre nom en bas de la feuille…
Il s’agit de “2% de désordre dans la coopération” que Sotheby’s définit ainsi :
“A l’occasion de son 98e anniversaire, Véra Molnar a développé un protocole performatif innovant pour créer une série de NFT intitulée « 2% de désordre en coopération.
A partir d’une grille dessinée sur papier composée de 100 carrés, un premier carré de la grille est rempli par un visiteur aléatoire de l’atelier de l’artiste. L’invité choisit librement le premier carré et la couleur (à l’exception du noir). Un deuxième carré de la grille est ensuite rempli par l’artiste qui choisit une position dans la grille inspirée de la première intervention. La couleur utilisée par l’artiste est toujours le noir. «2% de désordre en coopération» s’apparente visuellement à 2 pixels de couleur placés aléatoirement sur une grille, laissant les 98 autres invisibles.”
Quelques semaines après, elle nous envoie par l’intermédiaire de sa galerie, une photo d’elle avec le paréo en châle.
Lors de sa première vente de NFT, nous étions rassurés, elle avait de quoi payer sa maison de retraite. Je crois que je n’avais pas pris conscience de sa notoriété actuelle, pour moi elle était toujours la Vera avec qui je prenais le thé une fois par semaine.
Adieu Vera, embrasse François pour moi.
Valérie “votre Noa Noa”
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