J’ai rencontré Conrad pour la première fois en 1998. Sa fille Kate travaillait avec nous à l’Institut de la Communication Audiovisuelle (ICA) et nous parlait parfois de son père, directeur de photographie à Hollywood.

Né à Tahiti le 21 juin 1926, Conrad L. Hall fut l’un des plus grands chefs opérateurs du cinéma américain de la seconde moitié du XXème siècle. Fils de James Norman Hall (co-auteur avec Charles Nordhoff de romans à succès « Mutiny of the Bounty », « Men against the sea », « The hurricane »,…) et d’une mère tahitienne Sarah Winshester, il passera sa prime enfance à Tahiti. De santé fragile, le jeune Conrad quitte la Polynésie à l’âge de 8 ans pour les Etats-Unis où il poursuivra sa scolarité dans sa famille américaine, puis étudiera le journalisme et le cinéma à l’USC (Université de Californie du Sud). Dès le début des années 50, Conrad tourne des films de commande et des publicités. Sa carrière cinématographique commence réellement dans les années 60, assistant caméra, opérateur de prise de vues, puis enfin chef opérateur avec « Edge of fury » en 1958. Sur « Mutiny on the Bounty » en 1961, il est embauché comme « second unit camera operator. Dès lors, il enchaîne les films. Son travail est salué par la critique en 1967 pour « In cold blood » de Richard brooks et il reçoit un premier Oscar en 1969 pour « Butch Cassidy and the Sundance Kid » de George Roy Hill.

Conrad Hall a toujours voulu partager son amour du cinéma avec les Polynésiens. Tant et si bien que lorsque l‘ICA lui demanda son aide technique pour le tournage du spectacle « Te tapa’o » de la troupe de ‘ori tahiti O Tahiti E dirigé par Marguerite Lai, il accepta. En tant que réalisateur du vidéogramme, c’était un grand honneur. Le vidéogramme était produit par Eric Bourgeois et Daniel Sparza. Teiki et Lorenzo étaient les chorégraphes et auteurs du livret. Tumata Robinson s’occupait des costumes et accessoires. Pour ma part, je dirigeais le tournage avec l’ensemble des techniciens de l’ICA et quelques freelances.
Conrad régla la lumière de la grande séquence de nuit, partie finale du film, la fête au village que nous tournions dans le parc du Tahara’a. A l’époque, sur Tahiti, il y a une société de location de matériel de tournage, qui nous fournit le groupe électrogène, les projecteurs HMI, les réflecteurs géants et une grue Pegasus. Un tournage ambitieux qui dura toute la nuit, avec des moyens qui nous dépassaient un peu, mais que Conrad maîtrisait parfaitement et l’équipe se montra à la hauteur.
Kate s’occupa des séquences de jour dont le point d’orgue était l’arrivée de la pirogue Tahiti Nui devant un parterre de 80 tambours.






Quelques années plus tard, il participera toujours avec l’ICA au tournage d’un sitcom « Tahiti Royale ». Tous ceux qui ont travaillé avec lui à Tahiti se souviennent du « taviri » qu’il lançait au moment de tourner, tous se souviennent de son extrême gentillesse et de son envie de faire partager son amour du cinéma, de la lumière et de l’image.
Conrad Hall était un homme hors du commun, qui consacra plus de cinquante ans de sa vie à recréer ce qu’il appelait “un heureux accident, un moment magique”. Considéré comme un magicien de l’image, il a réalisé quelques-unes des plus belles prises de vue de l’histoire du septième art. « Road to Perdition », son dernier film est mon préféré sur le plan cinématographique, une synthèse de toute son œuvre avec des séquences magiques. Tout comme Gregg Toland et Orson Wells, Conrad nous disait-avoir aimé travailler avec Sam Mendes, jeune réalisateur issu du théâtre, qui lui donnait une grande liberté de construction des plans tout en maîtrisant parfaitement la direction d’acteur.
Dans le « Libération » du 8 janvier 2003, le journaliste Philippe Garnier écrivait : « Les reflets dans les lunettes des gardiens de « Luke la main froide » (1967), c’est lui ; et le popotin émouvant de la fille qui lessive la voiture aussi. Les gris glaçants de « De sang-froid », c’est encore lui, la même année. L’épaisseur physique de l’image des « Professionnels » (1966), toujours lui. Le mordoré poussiéreux de « Fat City » (1972) et du « Jour du fléau » (1975), la guimauve visuelle de « Tequila Sunrise » (1988), les arêtes dures de « Black Widow », Hall pouvait tout faire ; aussi bien pour des vétérans comme Richard Brooks, John Huston ou John Schlesinger, que pour des débutants comme Robert Towne, Sam Mendes ou James Williams Guercio. La photographie qu’il signe en 1973 sur le film de Guercio, « Electra Glide in Blue », reste le « look » absolu des années 70… »
En 1994, Conrad Hall reçoit un “Lifetime Achievement Award” de l’American Society of Cinematography. « Every film that he worked on was something beautiful to the eye, and very imaginative, » dit Zanuck. « Connie was not known for his speed, but neither was Rembrandt. He was known for incredible genius. »
Sa passion de la lumière et son talent lui vaudront neuf nominations aux Oscars. Il reçoit sa seconde statuette dorée en 2000 pour « American Beauty » (Sam Mendès). Entre deux tournages, Conrad vient se reposer sur son motu de la cote ouest de Tahiti. Nous le rencontrons avec la famille sur son motu, souvenir inoubliable.

Conrad décède à Santa Monica le 4 janvier 2003 à l’âge de 76 ans, ses cendres seront dispersées dans l’Océan Pacifique au large de Tahiti. Ses enfants recevront pour lui son troisième Oscar pour « Road to Perdition » (Sam Mendès). Conrad Hall est l’un des rares cinéastes à avoir une étoile sur Hollywood Boulevard « Walk of fame ».
Marc E. Louvat
Photographies du tournage : Mathieu Garnault
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