Par Marc E. Louvat
Tout a commencé il y a plusieurs mois. Sherita, bénévole auprès du Père Christophe à l’accueil Te Vai Ete, connait ma femme Valérie et m’appelle un soir pour que je la conseille sur la réalisation d’un clip vidéo. Un jeune musicien a écrit une chanson, il aimerait la mettre en image afin de changer l’image qu’ont les gens des sans-abri à Papeete. Assez rapidement, je lui propose de produire et de réaliser le clip bénévolement. Sherita me donne alors le contact de Kevin. Il se trouve que je le connais un peu. Avec l’association Collectif Tahiti Rock, nous avons organisé pendant plus de 10 ans le Tahiti Festival Guitare et le concours des jeunes guitaristes. Kevin fut l’un de nos jeunes espoirs, il a grandi artistiquement et je suis ravi de le voir à l’origine de cette belle initiative.
Les sans-abri à Papeete, ils sont nombreux et c’est vrai que nous avons l’habitude de les croiser dans la rue sans les voir, de détourner le regard quand ils font la manche et se montrent un peu trop insistants. J’ai mes habitués, je leur donne un billet de temps en temps, mais je ne me suis jamais attardé pour parler avec eux. On ne se sent pas vraiment coupable, mais on perd un peu de notre humanité à chaque rencontre avortée, ils ne sont que décors dans l’agitation de la ville.
Qui sont-ils, que pouvons nous faire pour les aider à se sortir de là ? Des questions sans réponse, jamais vraiment approfondies.
L’un de mes habitués est Gabriel, je ne connaissais pas son nom. Il est souvent assis à quelques dizaines de mètres de ma cantine. Il joue du ukulélé. Sa voix rocailleuse et les notes bleues qui sortent de sa bouche en disent long sur son parcours, sur cette vie difficile et les brisures de son âme. Mais il est là, le sourire aux lèvres, toujours poli, même un peu trop quand je lui tends un billet. Ce n’est qu’un billet, une excuse pour ne pas plus s’impliquer.

Je contacte Kevin et nous parlons de son projet et de la possibilité de créer une sorte de « We are the world » local. Je lui conseille de prendre l’attache d’un studio qui l’aidera à mettre en place la logistique du projet. Il travaillera avec Eremoana Ebb (Harmonie Prod) qui va également fortement s’impliquer. Le morceau se construit, Kevin enregistre la mélodie, les premières voix, puis une vingtaine d’artistes, chanteurs et musiciens, enregistrent à leur tour. Gabriel sera de la partie.
D’un petit clip entre amis, nous passons à un projet plus ambitieux, avec de nombreux intervenants. Je recrute ma femme et Sherita, Manea Mazet (Lucid Dream) nous rejoint également. Dès nos premières discussions avec Père Christophe et Kevin, nous convenons de nous concentrer sur les visages, le regard des uns et des autres. Le clip sera tourné en extérieur dans la rue, chaque chanteur sera filmé en compagnie d’un oiseau (le nom que le Père Christophe donne aux sans-abri). Pour les parties instrumentales, on tournera des scènes de rencontres, d’échanges entre les artistes et nos amis des rues. Il ne s’agit pas de faire du voyeurisme, bien au contraire, mais de montrer les hommes et les femmes qu’ils sont dans la réalité. De les montrer dignes. Nous tournerons autour de la cathédrale, un lieu clair et symbolique de fraternité.

Le tournage se déroule sur plusieurs après-midi, on évite la pluie, la lumière est changeante au gré des nuages. Les artistes viennent à tour de rôle, se retrouvent pour les chœurs et sont enchantés de l’initiative de Kevin. Père Christophe est là, trouve des figurants parmi les oiseaux. Ils hésitent, tous n’acceptent pas. Les premiers s’approchent, jouent leur propre rôle. Les autres regardent de loin, puis d’un peu moins loin. Sans-abri et artistes se rapprochent, discutent, chantent parfois ensemble, jouent le jeu de la caméra. Ces moments sont précieux et notre regard à leur égard change. Les artistes sont bien présents, ils ne jouent pas, sont sincères et passent de bons moments de partage. Pendant quelques heures, les abords de la cathédrale sont un lieu de rencontres inédites où deux mondes qui s’ignorent trop souvent se côtoient avec bonheur. A l’image, on ne sait plus qui est qui, ce sont juste des hommes et des femmes qui ont l’air heureux d’être ensemble. Je sais que ces moments d’échanges lors des tournages sont éphémères, mais il en reste toujours des souvenirs qui réchauffent le cœur. Et, il y aura les images du clip, pas une simple fiction, mais des moments de convivialité sincère.

Depuis, quand je marche dans les rues de Papeete, je ne baisse plus le regard, je salue ceux avec qui nous avons partagé ces moments d’exception et donne le bonjour à ceux que je ne connais pas.
Brandon, Catherine, Daniel, Enoha, Gabriel, Heitiare, Jean-Claude, Maina, Tuteruru, Tepua, Titaua, Yves et les 2 John, merci d’avoir passé ces moments avec nous.
Les protagonistes de cette aventure musicale :
Père Christophe et Sherita Tsong.
Les chanteurs: Ruben Chang, Eto, Auona Gilmore, Marita Gilmore, Gabriel Harrys, Mytsuru Kato, Teiva LC, John Menezes, Taloo Saint-Val, Tinalei Mahuta, Yves Edouard Malakai, Heitiare Namua, Pedro Tepa, Olive Tereroa, Meari U-Teriipaia Adams, Teiho Tetoofa, Hiurai Oeahau Toofa, Kevin Wong Kam Sang, Kareen Yu Tsuen.

Avec Dominique Adonon, Stéphane Alarcon, Maina Arai, John Ganahoa, Natalia Louvat, Valérie Louvat, Gérard Mazeau, Titaua Pihaatae, Eric Raffis, Tepua Tamata, Brandon Tautu, Flora Tchong, Enoha Tehei, Daniel Tehina, John Teiva, Tuteruru Taupuku Teuhi, Catherine Teriitevaoparauri, Chloé Toubalem, Yves Tuihaa, Jean-Claude Tuihaa
Musiciens : Fabrice Cima, Teiti Ebb, Fala (Allbus), Christophe Venture & Kevin Wong Kam Sang

Laisser un commentaire