A fano ra

A l’origine « A fano ra » est un film que j’ai réalisé à la suite du grand rassemblement de pirogues doubles des îles polynésiennes du Pacifique qui eut lieu à Taputapuatea (Raiatea) en 1995. Ce film produit par l’Institut de la communication audiovisuelle (ICA) a été primo-diffusé par la Cinquième chaîne en France. J’en ai repris le texte et les interviews pour écrire ce récit qui raconte l’odyssée de Polynésiens, partis sur les traces de leurs ancêtres, à bord de huit pirogues de haute mer.

Des siècles durant, les ancêtres des Polynésiens voguèrent sur les mers du sud. Marins tenaces et courageux, navigateurs hors pairs, l’océan était leur royaume. Iles après îles, archipels après archipels ils ont conquis l’ensemble du Pacifique-Sud. Une aventure maritime sans précédent, qui marqua l’histoire de l’humanité et l’histoire de la navigation à tout jamais.

Des siècles se sont écoulés et les Européens ont redécouvert ces îles. La tradition orale s’est tue, l’art de la navigation ancienne et les techniques des Polynésiens d’autrefois, ont sombré dans l’oubli. Il n’en resterait rien aujourd’hui, si quelques passionnés n’avaient voué leur vie à la recherche et au réapprentissage de ces savoirs anciens. Cette histoire raconte l’odyssée de ces hommes, partis sur les traces de leurs ancêtres, à bord de huit pirogues de haute mer.

Un périple qui va les mener à Raiatea, petite île de Polynésie pour un grand rassemblement, puis sur les routes anciennes des migrations, de Tahiti aux îles Hawaii.

Aux temps anciens, la pirogue était au centre de la vie polynésienne. Aujourd’hui, il ne nous reste que les gravures des premiers explorateurs pour témoigner de leur importance au sein de cette communauté, qu’il s’agisse de simples pirogues à balancier pour la pêche ou les promenades, de petites pirogues aux voiles de tapa, de pirogues de guerre ou pahi de transport, ou de grandes pirogues doubles destinées aux voyages transocéaniques.

« Lorsque le vent se lève, lorsqu’il souffle fort… Nous allons sur les plages et organisons des courses de pirogues. Les enfants jouent avec de petites pirogues faites en noix de coco, d’un petit morceau de bois et d’une feuille en guise de voile. » se souvient Terepai Maoate Junior (Navigateur Takitumu).

Pour l’expédition “A fano rà”, huit pirogues doubles de haute mer se sont retrouvées en Polynésie française. Quatre nations du grand océan, ayant autrefois appartenue à une seule et même alliance, se réunissaient de nouveau après plusieurs siècles.

La pirogue Te’aurere venait de Nouvelle Zélande, Takitumu et Te Au O Tonga des îles Cook. Trois pirogues sont arrivées de Hawaii : Hawai’iloa, Makali’i et Hokule’a. Les deux dernières pirogues étaient tahitiennes : Tahiti Nui et ‘Aa Kahiki Nui.

A l’occasion de ce grand rassemblement, plusieurs pirogues vont effectuer leur premier grand voyage océanique. Fini les ronds dans l’eau, l’aventure, la vraie, va commencer. Il va falloir dompter les eaux tumultueuses du grand océan avec pour unique moteur : le vent.

Hawai’iloa est l’une d’elles… Superbe pirogue double d’initiation à la navigation ancienne, Hawai’iloa porte le nom du premier roi hawaiien. Ses coques ont été creusées dans deux énormes troncs de sapin importés de l’île de Shelikof en Alaska, où ils ont été offerts à l’équipage par les Indiens Tginlit et Haida.

En Polynésie, deux pirogues sont également mises en chantier pour marquer l’événement : A’a Kahiki Nui et Tahiti Nui. ‘Aa porte le nom polynésien de l’étoile Sirius qui se trouve au zénith de l’île de Tahiti. D’une longueur de 45 pieds, ses deux coques sont construites dans des troncs d’arbre à pains, et le pont en dakoa et kaori. Conçue et dessinée par des passionnés de la navigation ancienne polynésienne, il aura fallu plusieurs mois d’un travail acharné avant qu’elle ne puisse être mise à l’eau.

« Que les oiseaux s’envolent et portent nos messages fraternels et de paix vers les horizons lointains. Portons les parures de Tiki (des peuples Maohi) pour recevoir la bénédiction sur cette terre lors de cette grande cérémonie pour toi : peuple du va’a, toi peuple Maohi qui est rassemblé aujourd’hui. Bien des siècles ont passé, 1.600 ans pour que ce rassemblement voit de nouveau le jour. Les dieux se sont réveillés, les anciens (Tupuna) sont réveillés et sont fiers de ce rassemblement pour nous qui vivons aujourd’hui… », scande Raymond Graffe en baptisant la pirogue ‘Aa.

Reconstruite sur les coques en totara de l’ancienne pirogue Hawaiiki Nui. Tahiti Nui va également découvrir pour la première fois le grand large. Afin que les dieux les accompagnent dans leur périple, les deux pirogues sont baptisées selon les rites anciens.

Francis Cowan raconte : « Les ancêtres des Polynésiens ont pénétré dans le pacifique il y a environ 3000 ans, tous les ethnologues s’accordent à le dire maintenant, mais pour arriver dans le grand Pacifique, ils ont développé un tas de pirogues, de modèles différents selon les lieux et lorsqu’ils ont pénétré dans le grand Pacifique, c’est à dire dans l’est, ils disposaient de grandes pirogues doubles. Ces engins qui étaient de véritables pahi qui leur permettaient de couvrir de grandes distances sans trop de difficultés. »
En 57 nous avons fait avec Eric de Bishop la traversée du sud Pacifique de Tahiti au Chili sur un radeau en bambou tout cela uniquement pour démontrer que les peuples anciens pouvaient naviguer sur des engins, même très primitifs dans des eaux très difficiles puisque nous sommes descendus au quarantième sud en hiver. C’est durant ce voyage que j’ai commencé à me demander si les pirogues océaniques étaient capables de faire ce genre de traversée. » 

Quelques années plus tard, surgie du passé, une pirogue océanique comme la rêvait Francis Cowan navigue sur le grand océan. Son nom : Hokule’a. L’un de ses pères est l’anthropologue Ben Finney.
« L’idée de construire cette pirogue est née dans les années 50, lorsqu’un Néo-Zélandais, Andrew Sharp a publié son livre : “Les voyageurs anciens du Pacifique”. Cet écrit parle de la colonisation de la Polynésie, mais dans ce livre, il dit que tout ce qu’on raconte sur les Polynésiens qui étaient de grands navigateurs est faux. Que c’est un mythe, un mythe européen car on ne peut vraiment pas dire que ces pirogues naviguaient bien, et qu’il est impossible de naviguer sans boussole. » J’ai lu ce livre quand j’étais étudiant à l’université de Hawaii en anthropologie, et je me suis dit ce n’est pas vrai. J’ai lu les livres, les livres de Peter Beck et tous ceux des grands écrivains du 19ème siècle et du XXème siècle sur les Polynésiens. J’étais un peu lié, disons romantiquement à ce sujet. J’ai alors réalisé qu’il était impossible de lutter contre sa thèse, les pirogues n’existent plus et les navigateurs sont morts. Il fallait donc reconstruire les pirogues et apprendre à naviguer sans instrument avec elles. Nous avons donc décidé de construire un bateau, un pahi, une pirogue double, pour aller de Honolulu à Tahiti et retour sans boussole, et nous avons commencé à collecter de l’argent. La pirogue fut baptisée il y a presque 20 ans maintenant. En 1976, nous avons fait notre premier voyage. Financièrement c’était très difficile, mais de jeunes Hawaiiens se sont intéressés au projet et ont dit : ah! Il ne faut pas laisser la pirogue à Honolulu, il faut lui faire parcourir les mers. Ainsi en 1980, un jeune Hawaiien, Nainoa Thompson a pris le commandement de la pirogue. » 

Nainoa Thompson (Skipper Hokule’a) se souvient : « A Hawaii, nous naviguons à la voile depuis longtemps et essayons d’apprendre les traditions des anciens, de réapprendre ce que nous avons oublié depuis deux siècles. Mais il faut reconnaître que ce privilège de naviguer n’est pas suffisant. Si vous voulez que votre culture reste forte et survive, vous devez être capable de transmettre ce savoir aux autres. Il y a des pirogues un peu partout aujourd’hui. Aux îles Cook nous en avons deux. Il y en a aussi en Nouvelle Zélande, à Tahiti et Hawaii en possède trois.
C’est le premier voyage dans le sud de Hawai’iloa et de Makali’i. II y a eu d’abord Hokule’a, puis les autres pirogues furent construites. Nous attendons vivement le jour où les Marquises et d’autres peuples construiront leurs propres pirogues, permettant ainsi à l’ensemble des Polynésiens de se retrouver. »

Bruce Blankenfield (Skipper Hawai’iloa) ajoute : « Autrefois, il n’y avait pas la Micronésie, la Mélanésie et la Polynésie. Tous ces peuples parlent une langue différente mais il s’agit d’un seul et même peuple. Ils vivent sur des îles, naviguent sur l’océan, vivent de la même manière, mangent et cuisinent les mêmes choses, construisent leur maison de la même façon.

A chaque escale de Hokule’a, de nombreux jeunes Polynésiens découvrent un peu de leur histoire oubliée. Fascinés par ce sentiment de liberté qu’offre la navigation ancienne, ils sont nombreux à se joindre à l’aventure. L’engouement pour les pirogues océaniques dans le Pacifique Sud est tel, que les voyages transocéaniens vont se multiplier et d’autres pirogues vont être construites.

Tua Pittman (Navigateur Te ‘Au O Tonga) se confie : « La chose qui me poussa réellement à naviguer fut ma peur de l’océan lorsque j’étais gamin. Mon père et mon grand père ont disparu en mer. J’étais très jeune, ils étaient partis en mer et une lame de fond les a emmenés. Nous ne les avons jamais revus.
Depuis, nous étions terrorisés par l’océan. Aussi, le seul moyen… pour moi de combattre cette peur fut de prendre la mer. Quand Hokule’a vint pour la première fois à Rarotonga, j’étais un jeune garçon. L’équipage m’a vu sur le quai et m’a demandé de venir les aider sur la pirogue. Lorsqu’ils sont revenus à… Rarotonga, ils avaient besoin d’un membre d’équipage de l’île. Ils m’ont proposé la place. Je suis rentré chez moi et j’ai dit à ma mère et ma grand mère que je partais sur Hokule’a. Elles ont dit « non ». Mais je devais y aller, pas seulement pour moi, mais pour mes enfants.

Bruce ajoute : « Pour les Polynésiens, la pirogue est un puissant symbole. A l’époque où je suis monté sur Hokule’a pour la première fois, les gens étaient très impressionnés par les pirogues à Hawaii, surtout les Hawaiiens parce que dans notre histoire, dans nos chants et danses, les pirogues étaient au centre de la vie de tous les jours ».

Les anciens ne connaissant pas l’écriture, seule la tradition orale, les dessins et quelques écrits des premiers découvreurs témoignent du savoir des anciens navigateurs. L’archéologie, de son coté, ne révèle que quelques trop rares indices.

Archéologue ayant mis à jour les restes d’une pirogue ancienne lors de fouilles à Huahine, le professeur Yosihiko Sinoto raconte sa découverte : « Entre un petit ruisseau et le lagon, nous avons trouvé l’armature d’une pirogue en forme de U qui mesure environ 1 mètre de large et de profondeur, un mât et une pagaie-gouvernail.
C’était la première fois que l’on trouvait une pirogue océanique sur un site archéologie. On raconte qu’ils voyageaient
d’île en île, mais personne ne sait exactement à quoi ressemblait ces pirogues, quelle était leur taille.
Nous n’avons pas pu reconstituer une pirogue en entier, mais nous connaissons la largeur et la forme de certains éléments. »

Pour Tua Pittman, il était temps de se remémorer : « A Rarotonga, lorsque j’étais jeune, les anciens nous racontaient des légendes et des histoires issues de la tradition orale. Je voulais en savoir plus mais nous avons très peu de documentations aux îles Cook. Aussi je suis retourné voir les anciens pour qu’ils m’en disent plus sur la navigation ancienne. Malheureusement, ils ne se souvenaient pas. »

Ben Finney explique cette absence de mémoire. Les chefs Vikings étaient enterrés avec de grand bateau, mais on n’a pas trouvé de chefs hawaiiens enterrés avec de grandes pirogues. Il n’y a pas d’exemples archéologiques pour en savoir plus. Nous avons donc étudié avec l’artiste Hop Kanii, tous les dessins de pirogues du 17ème et 18ème siècle. Ces dessins avaient été faits par les navigateurs occidentaux pour conserver des traces des outils de l’ancienne civilisation. Nous n’avons pas utilisé beaucoup de matériaux originels parce que c’est trop difficile de les travailler. Nous avons créé la Polynesian Voyaging Society en 1973 et le voyage a eu lieu en 1976. Nous n’avions pas le temps de tout reconstruire à l’identique donc nous avons décidé d’utiliser du contre-plaqué et des bois européens, mais pas de clous, pas de vis, avec des lignes contemporaines, c’était un compromis. Nous pensons que notre pirogue Hokule’a se comporte à peu près comme une pirogue ancienne.

Il fallait tout réapprendre, prendre la mer et essayer. Par chance, l’équipage de Hokule’a rencontre Mau Piailug. Originaire de Micronésie, pour beaucoup il est le maître. Il parle peu, mais ses connaissances en navigation ancienne sont grandes. Tel un alchimiste, il va enseigner aux jeunes, le langage des éléments, les amener à découvrir par eux-mêmes ce savoir ancien.

« J’ai connu quelques vieux Paumutu qui naviguait un peu, mais pas avec la science d’autrefois. Dans les récits de Cook et des autres explorateurs il y a des fragments, quelques annotations sur la navigation ancienne et il est bien difficile de recoller les morceaux. Heureusement en Micronésie, dans les îles Carolines, les hommes ont conservé le savoir de la navigation traditionnelle ». Ben Finney se souvient de ses premières rencontres avec le Micronésien. « Ainsi lors de notre premier voyage, nous avons embarqué un Micronésien, Mau Piailug afin qu’il soit notre navigateur. Il est devenu un maître en matière de navigation polynésienne. Après ce premier voyage, le jeune Hawaiien Nainoa Thompson a poursuivi son apprentissage par lui-même, sans l’aide de Piailug qui était rentré chez lui.« 

Nainoa Thomson se souvient : « II est mon professeur, le seul maître navigateur. Je suis son élève et je le resterai tant que Mau sera vivant. II m’enseigne son savoir depuis 1975, c’est quelqu’un de très spécial ! Il a passé des années à nous instruire. Il m’enseigna beaucoup la théorie, les principes de la navigation. Et nous avons passé beaucoup de temps sur l’océan.
J’ai été pêcheur professionnel, et nous péchions ensemble, nous avons vécu ensemble de nombreuses années…
Mau dit que l’océan à plusieurs visages. Pour naviguer, il nous faut les connaître, voguer et observer. L’enseignement théorique est important, mais le temps passé sur l’océan est primordial, vous y regardez ce que vous voyez, et écoutez ce que vous entendez. C’est sur l’océan que vous apprenez le plus
. »

Milton Shorty Bertelman (Equipier Makali’i), un autre élève de Mau raconte : « L’enseignement de Mau privilégie l’apprentissage en mer, le temps passé en mer. Un réel besoin. Ce qui rend difficile cet apprentissage aux gens qui n’ont que peu de temps à investir. »

Bruce parle de Mau Piailug avec un immense respect : « Mau revient chaque fois que nous lui demandons et chaque fois, il nous apprend des choses nouvelles. C’est incroyable tout ce que vous pouvez apprendre lors d’un voyage.
Alors, il revient une autre fois, et vous apprenez encore plus ».

Mau (Maître navigateur Hokule’a) parle peu, il observe ce qui se passe autour de lui : « J’ai commencé à apprendre avec mon grand-père… Il restait à la maison et m’enseignait la navigation et les étoiles. Je connais l’emplacement des îles parce que mon grand-père m’a parlé des navigateurs d’autrefois, il les connaissait toutes, mais ne les avait pas visité car sa pirogue était trop petite et ne pouvait emmener assez de vivres.
A cette époque, je naviguais aux étoiles, puis j’observais les oiseaux et le soleil, car les oiseaux nichent sur la terre, mais se nourrissent en mer pendant 5 ou 6 heures puis s’en retournent.
Il nous est donc possible de savoir si nous croisons près d’une terre en les observant. Certains oiseaux demeurent plus longtemps en mer, ce qui permet de localiser leur île d’origine.
« 

Tua se souvient de sa première rencontre avec le maître : « Quand nous sommes allés sur l’île de Aitutaki, Mau est venu me voir et m’a dit : je veux t’enseigner mon savoir. Je ne lui avais pas répondu ! Il est revenu et m’a redit : je veux t’enseigner la navigation. Moi, je voulais devenir marin, pas navigateur. Mais il insista et j’ai accepté. Il commença alors à m’enseigner la navigation avec quelques pierres et morceaux de bois, à sentir la direction du vent, le mouvement des étoiles et de la lune. »

L’apprentissage de la navigation ancienne est un travail de longue haleine, seuls les plus motivés suivront l’enseignement du maître jusqu’au bout. En une vingtaine d’années, Mau Piailug a formé plusieurs dizaines de jeunes, originaires des trois angles du triangle polynésien. Nainoa, Tua, Bruce, Karim sont tous ses élèves et continuent, jour après jour, d’apprendre.

« Lorsqu’il parle de sa jeunesse, Mau raconte que son grand-père l’emmenait dès l’âge d’un an avec lui pour apprendre
la navigation. Il l’asseyait dans l’eau et observait avec lui l’océan. Moi, j’ai commencé à 21 ans, j’étais un peu vieux,
raconte Nainoa. Si bien qu’il a fallu que j’apprenne plus et le plus vite possible. Mau m’enseigna les principes de la navigation, pour le reste j’ai effectué des recherches un peu partout, dans les livres, à l’université d’Hawaii et au Bishop Muséum. Le planétarium m’a permis d’accélérer mon apprentissage, d’apprendre plus vite. Là-bas, je pouvais scruter le ciel depuis n’importe où sur la Terre, observer toutes les étoiles et rattraper ainsi mes 20 ans d’ignorance.
A l’université, j’ai étudié la météorologie, l’océanographie et de nombreux autres domaines.
Mais, la plus grande partie de mon apprentissage, je l’ai effectué sur l’océan.

Karim Cowan (Skipper ‘Aa Kahiki Nui), constructeur de ‘Aa a également appris à naviguer aux étoiles : « L’horizon qui nous entoure, on l’a divisé en 32 points. Il y a les 4 points cardinaux : nord, sud, est, ouest et ces quatre points cardinaux on les a divisés en faari en espace de 11°25 chacune… dans chaque faari il y a une étoile qui est particulière à tel ou tel degré, donc lorsqu’il se lève à l’est, à un certain point, il se cache à l’ouest au même point opposé et c’est un peu notre compas mental et sur la pirogue même on a des repères qui forme notre boussole. » 

Pour Francis Cowan : « En plus de la connaissance des astres, ils connaissaient parfaitement le mouvement de la mer, des courants et du vent. Donc il fallait à priori qu’ils vivent dans un lieu fixe pendant de nombreuses années pour acquérir ces connaissances avant de repartir pour des expéditions toujours à l’est ou au nord et au sud pour la recherche de nouvelles terres. Avant de donner la direction d’une terre, il fallait donc la connaître et je pense alors que la aussi le hasard pouvait jouer… » 

Nainoa Thomson explique en quoi consiste la navigation aux étoiles :  » Le principe de la navigation ancienne est assez simple et est essentiellement basé sur une observation accrue de la nature.
Pas seulement les étoiles, mais aussi le ciel, la lune, les planètes, l’atmosphère, le vent dans les nuages, les vagues, la houle, les courants. C’est aussi savoir conduire la pirogue, savoir ce que l’on peut faire, ce que l’on ne doit pas faire avec. C’est aussi savoir diriger l’équipage, plein de choses en fait. Vous partez d’une île en direction d’une autre, et pour garder le cap vous vous repérez grâce aux éléments. Le nord et le sud vous sont donnés par les astres. Ainsi vous savez où vous êtes.
Concrètement, pour aller de Hawaii à Tahiti, nous ne prenons pas le cap de Tahiti, mais nous visons une zone comprise entre Manihi et Maupiti, deux îles encadrant Tahiti. Nous naviguons sans instrument, juste en observant les éléments et nous finissons par aborder une des îles à proximité de Tahiti. Bien sûr, nous connaissons chacune d’elles.
Cette fois, nous sommes arrivés à Tikehau, Tahiti est un peu au sud-est à environ 170 miles.

« Lorsque je navigue d’île en île, et qu’une tempête se lève, dit Mau, je garde en mémoire l’emplacement de l’île quand le vent pousse ma pirogue dans ce sens, là et là. Après la tempête, je sais combien de jours, combien d’heures j’ai dérivé. Lorsque je suis dans la tempête, à chaque instant, je réfléchis à ma position.
On ne sait jamais combien de temps dure une tempête, peut-être 10 jours, parfois plus. Alors je remets les voiles et je reprends mon cap, droit sur mon objectif.
« 

Hokule’a est devenue une légende dans le monde de la voile ancienne. Takitumu, Te au O Tonga, ‘Aa Kahiki Nui, Tahiti Nui, Te’aurere, Hawai’iloa et Makali’i forgent également leur histoire. Leur nom résonne déjà dans la mémoire du temps.

Guy Laurens a écrit une chanson à succès dans les années 90 qui évoque ces grands voyages transocéaniques : « Ils sont partis un jour dans le grand océan, au son des tambours, sur les traces du soleil couchant. Tant de voyages à parcourir, tant de désirs. Ils appelaient le nom des dieux, en laissant loin derrière eux le bleu… des îles. Pas de chant de sirène, c’est le présage de la dame blanche. Prisonnier du silence jusqu’au dernier souffle des baleines. Ils ont cherché la croix du sud dans la solitude. Ils appelaient le nom des Dieux en peignant le ciel en bleu… D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?”  

Raiatea, l’île sacrée est l’île des anciens rois.
C’est à Opoa que doit se dérouler la grande rencontre des pirogues. Au fil des siècles de nombreux marae ont été construits sur la pointe de Matahira i te ra’i entre les baies de Hotopuu et Te ava mo’a, en face de la passe sacrée. La légende raconte que Hiro y établit il y a bien longtemps le centre de l’alliance. En ces temps reculés, l’alliance regroupait les îles de la Société ainsi que la plupart des îles du triangle polynésien. Tous ces royaumes insulaires alliés organisaient à Opoa des rencontres régulières pour leurs sages, leurs prêtres et leurs guerriers. De grandes délibérations internationales y étaient prises.

Un jour cependant, l’alliance fut brisée. Plusieurs siècles après, l’Alliance doit être réunifiée.

Sir Thomas Davis (Skipper Te ‘Au O Tonga) raconte : « Raiatea était le centre de la Polynésie orientale, Nuku Hiva était Hawaiki Runa, Raiatea était Hawaiki Nui, Rarotonga était Hawaiki Raro. Trois Hawaiki dont le centre était Raiatea.
Le marae de Taputapuatea était le lieu de rencontre de la fédération avant qu’ils ne se séparent. Nous aimons voir
cette fédération se reformer et s’élargir en englobant Hawaii. C’est le retour de l’idée que nous ne sommes qu’une seule et même nation. Vous parlez le Tahitien, vous comprenez l’Hawaiien, vous comprenez le Rarotongien, ce n’est pas trop difficile. Nous sommes une nation.
« 

Raymond Graffe est l’un des prêtres qui officiera sur le marae Taputapuatea : « Ce rassemblement sera un exemple et une fierté pour tous les Polynésiens du grand triangle. Ils se rencontreront sur le grand marae pour la première fois, en souvenir de nos ancêtres qui sont couchés à l’intérieur de ce marae, et des autres marae qui se trouvent partout dans les îles… Ce rassemblement sera un exemple devant le monde entier, de l’histoire du peuple maohi et de sa pirogue. » 

Des huit pirogues attendues, seules 5 arriveront à temps pour la cérémonie. Te’aurere, la pirogue des Maoris dont les ancêtres avaient rompu l’alliance, franchit la passe la première. Takitumu, Hokule’a, Hawai’iloa et Tahiti Nui suivent de près.

Sur le marae Taputapuatea, un chant himene ouvre la cérémonie d’accueil. Afin de sceller la nouvelle alliance, chaque équipage a ramené une pierre de son pays qu’il dispose sur le site sacré. Une petite délégation pascuane ouvre la marche… Hawaiiens, Rarotongiens, Maoris et Polynésiens vont les rejoindre.
La cérémonie des cordelettes doit également sceller le destin de ces pirogues venues d’horizons lointains… Un morceau de cordage en fibres naturelles provenant de chaque pirogue est ainsi offert aux dieux anciens sur le marae.

« Pour moi, Taputapuatea est la rencontre d’un seul peuple qui a été séparé par le temps.
Ce marae est le symbole de la réunification de ces anciennes familles. C’est un honneur et un privilège d’être là et j’en suis fier. J’ai été content de voir que le site était mieux entretenu, plus protégé que lorsque je suis venu en 1976, témoigne Nainoa.

Les cérémonies d’Opoa se sont achevées. Le grand voyage est pour demain.
Le village de Tautira est la dernière escale avant les Marquises. Après les cérémonies officielles vient le temps des fêtes plus conviviales, les costumes sont restés dans la penderie, mais le cœur y est.

Si les pirogues sont aujourd’hui équipées d’instruments de navigation et de sécurité modernes, elles n’en demeurent pas moins des embarcations d’une autre époque, au gouvernail lourd et peu manoeuvrable, au mat de bois et aux voiles triangulaires parfois fragiles. On s’y use les mains sur les cordes, il faut ramer lorsque le vent est tombé.

« Naviguer à la voile sur une pirogue transocéanique, précise Tua Pittman, est bien différent de la navigation sur un yacht moderne. Nos pirogues sont plus difficiles à manœuvrer, sur un voilier moderne pour virer il vous suffit de barrer, ce qui n’est pas le cas avec les pirogues océaniques.
Sur une pirogue, votre boss est le vent. Si le vent est tombé, la pirogue n’avance plus et vous ne pouvez plus rien en faire.

Cependant Nainoa pense que les pirogues modernes ont une course bien supérieure aux pirogues anciennes de voyage. « Les principales différences proviennent de leur ligne, mais surtout des matériaux utilisés pour leur construction. Les mâts, les voiles sont différents, de même que les gouvernails. Il s’agit en fait de l’évolution normale de pirogues modernes, avec une vitesse de pointe et une stabilité accrue.« 

« Sur nos pirogues nous n’avons ni compas, ni GPS. La radio nous donne la météo, la direction du vent. Nous avons également un bateau escorte qui nous suit. Nous déterminons notre route sur une carte avant le départ, dit Tua. Nous y dessinons un cône. Si nous sortons de ce cône plus de 24 heures, le bateau accompagnateur nous rappelle. Il s’agit d’une sorte de compromis entre la navigation moderne et l’ancienne.
Autrefois, ils n’avaient pas de cartes, ils ne savaient pas si une île était ici ou là. Quand ils trouvaient une île, ils se souvenaient comment ils y étaient parvenus. Aujourd’hui, nous nous aidons de cartes marines.

L’aventure c’est l’aventure, mais l’océan ne fait pas de cadeau. Tous n’y résisteront d’ailleurs pas. ‘Aa Kahiki ne quittera pas Tahiti, ses hommes ne sont pas prêts. Karim Cowan qui s’était lancé dans cette aventure seul, refuse de risquer la vie de son équipage. La flottille poursuit sa route au nord, elle traverse l’archipel des Tuamotu puis vire vers les îles Marquises.

L’homme de la prochaine escale est Tava (Equipier Hokule’a) : « Nainoa m’a dit… II est mon père… Il a emmené la pirogue dans toutes les îles du Pacifique. Nous sommes allés de Hawaii à Tahiti, aux Samoa. Lorsqu’il a dit nous retournons à Tahiti, je lui ai dit : c’est mon dernier voyage. Ce serait bien d’aller à Nuku Hiva.
Je me souviens que mon père disait : C’est chez nous, c’est chez nous… et tu iras
. »

« Notre voyage de Hawaii aux îles Marquises est très important car nous croyons traditionnellement que les premiers habitants de Hawaii venaient d’ici. Nous avons essayé de venir ici en 1987, mais lorsque nous sommes arrivés à Rangiroa, les 21 jours suivant nous n’avons pas eu le moindre vent, raconte Nainoa. Cette fois-ci nous voulions être sûr d’y arriver, aussi nous nous sommes dit que nous naviguerions à la voile si le vent était bon et que nous nous ferions tirer si le vent n’était pas bon. Notre objectif était d’arriver aux Marquises, afin de célébrer ces anciens, les premiers à être venus à Hawaii. Malheureusement le vent n’était pas au rendez-vous. »

Jack Thatcher (Navigateur Te ‘Aurere) apporte quelques précisions : « II nous est impossible de créer un cyclone, vous ne pouvez commander à l’océan un vent de 15 nœuds pour aller aux Marquises et arriver à temps pour les cérémonies.
Ça ne marche pas comme cela, alors, nous avons convenu d’un deadline. Nous étions d’accord sur le fait qu’il était important que nous soyons tous au rendez-vous, pour nos hôtes. La pirogue n’a un sens que si les gens vous supportent. Si vous les laissez tomber, vous risquez de perdre le bateau. Les gens que nous avons rencontré ont été merveilleux.
« 

Nainoa dit à Tava : « Nuku Hiva est ton île« . Tava lui a répondu : « C’est chez toi aussi. Tu rentres chez toi Nainoa, C’est chez toi. »

L’arrivée aux îles Marquises est très attendue, tant par les Marquisiens qui guettent les voiles au loin, que par les équipages en quêtes de vivres et d’eau fraîche. Les hommes y fêteront de nouveau la nouvelle alliance. Les Hawaiiens, eux, fêtent leur retour aux sources.

L’escale sera de courte durée. Il n’y a pas eu de casse.

Un four marquisien est improvisé et l’on prépare des victuailles pour la route. Hawaii est encore loin. On ne sait pas exactement combien de temps il faudra pour y arriver. Le plein d’eau douce est effectué… l’eau sera leur bien le plus précieux pendant le voyage…

« Pour boire, chaque équipier à 1 litre pour 2 jours. Nous utilisons beaucoup d’eau pour la cuisine. L’eau est le bien le plus précieux, l’eau fraîche est notre bien le plus précieux sur l’océan, mais elle est lourde et nos pirogues doivent rester légères. Nous devons réellement veiller à ne pas surcharger la pirogue, parce que c’est très dangereux. L’eau étant indispensable, nous en stockons un minimum en espérant qu’il se mette à pleuvoir, explique Nainoa.

Les skippers des pirogues et des bateaux accompagnateurs se réunissent une dernière fois avant le départ. Ils examinent la route à suivre, les conditions météo. Nainoa donne les dernières instructions en matière de sécurité. Axel, le skipper tahitien, fait triste mine, son bateau escorte vient de casser son moteur. Tahiti Nui, superbe pirogue d’apparat, s’arrêtera aux îles Marquises. Poursuivre serait déraisonnable.

Les uns restent, les autres continuent, et l’heure est une fois de plus aux adieux. Prochaine étape: Hawaii.

Hawaii est en vue, le temps est maussade mais le vent aide à la progression des pirogues. Pourtant, elles sont stoppées dans leur élan par les services phytosanitaires américains qui craignent que les embarcations ne soient porteuses de larves d’insectes nuisibles. Les médias s’emparent de l’affaire, tout rentre rapidement dans l’ordre.

Les six pirogues aborderont Hawaii après deux semaines de mer. Le visage marqué mais le sourire aux lèvres, la grande traversée s’achève. L’Alliance est scellée. Dans quelques jours, les pirogues appareilleront de nouveau. Hawai’iloa fera route vers l’Alaska où son équipage ira remercier la tribu indienne lui ayant offert les deux troncs. Les Rarotongiens et les Néo-Zélandais reprendront la mer vers le sud avant le retour de la saison des cyclones.

« Nous avons rencontré les Rarotongiens, les Maoris et désormais nous nous respectons mutuellement les uns les autres. Nous avons une passion commune : la pirogue. Avant, lorsque nous rencontrions un ami, un Tahitien, un Maori
ou un Rarotongien nous lui disions seulement : Hello ! Maintenant, si vous les rencontrez et allez voir leurs pirogues, si vous voulez apprendre et êtes intéressés vous serez d’office des amis
, témoigne Bruce.

Hector Busby (Skipper Te ‘Aurere) fait également un constat : « La jeune génération n’avait jamais mis les pieds dans l’eau. Lorsque nous avons commencé à leur enseigner la navigation, ils avaient ça dans le sang… Nous les avons donc entraînés, et cet apprentissage les a transformés, et a changé leur vie. Ils étaient un peu voyou avant, maintenant ce sont de jeunes gars respectueux.

« Ma quête est d’apprendre toujours plus sur mes ancêtres, avoue Nainoa. Je suis fasciné par leur savoir, leur courage qui les mena à naviguer sur ce vaste océan. Incroyables, ils l’étaient. Ils étaient les plus grands explorateurs de la Terre
à cette époque et je veux m’en approcher un peu, ressentir ce qu’ils sentaient.
Je pense qu’il est important de préserver son histoire et sa culture.
Il est d’ailleurs très important de partager ce savoir avec les autres. Je crois réellement que ces pirogues qui naviguent sur l’océan peuvent apporter un peu de fierté, de dignité et d’honneur à un peuple qui durant les deux siècles derniers a été blessé. Je pense que ces pirogues, toute proportion gardée, peuvent apporter un peu de respect aux Polynésiens,
un peu d’honneur et le respect de leurs ancêtres.

A fano rà n’était que le prologue du nouveau livre de l’alliance, dont les pages s’écrivent chaque jour.

Le dernier mot à Mau Piailug : « Quand je pars sur l’océan, je pense à ma famille, à mon pays et dans ma tête je vois les étoiles, le soleil, le récif et le vent. Parce que réellement si j’oubliais toutes ces choses, je me perdrais et ne pourrais retrouver la terre ferme.« 

Interviews et textes : Marc E. Louvat

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