Les orangers de Tahiti

L’implantation des orangers sur les îles de la Société remonte à la seconde moitié du 18ème siècle. Nombreuses sont les thèses qui débattent de l’origine de leur implantation. Nous retiendrons celle que la plupart des ouvrages sur le sujet ont retenu. Ainsi, l’histoire raconte que c’est James Cook qui les introduisit. En 1772, son trois mâts « Endeavour » met le cap sur Tahiti. Ramenés de Ténériffe, aux iles Canaries, il plantera quelques pieds d’o­rangers de la baie de Matavai à la Pointe de Vénus.
Une chose est sûre, les cales des navires regorgeaient de vivres antiscorbutiques, telles que les oranges. Les marins en gardaient les pépins précieusement, puis les semaient lors de leurs escales sur les îles.
L’arbre se plaît, et vite il se répand sur toute l’ile, des plai­nes côtières, aux vallées. Les hautes vallées intérieures, les pla­teaux, seront à leur tour ensemencés par les cueilleurs de fei, d’ignames sauvages, par les pêcheurs de chevrettes. D’autres pla­teaux, celui du Tamanu, seront ensemencés par des tahitiens con­traints de s’y réfugier lors d’affrontements avec les troupes françaises.

Allée d’orangers dans l’archipel des Gambier

Pendant presque 90 ans, sans aucune greffe, sans aucun soin, Tahiti et ses iles avoisinantes vont voir leurs terres se couvrir d’orangers.
Dans son ouvrage « Archipel de Tahiti, Recherches sur les princi­pales productions végétales », (1860), Gilbert Cuzent dresse un por­trait de l’ile et de ses orangers : ’’ C’est au long des plages de Tahiti et â l’entrée des vallées qu’il se voit en grande abondance. Près des habitations, il est, parfois, planté trop dru et il forme alors des espè­ces de clôtures pour les propriétés. Ailleurs, sur la partie plate et ferti­le du pourtour de l’île, dans certaines vallées, il se montre éparpillé sans ordre, entremêlé aux arbres à pain, et surtout aux goyaviers, véritable fléau de l’île. »

Fille de Tahiti cueillant des oranges (XIXème) – The Trustees of the British Museum

Bien que Tahiti soit parsemée d’orangers, il faudra attendre les années 1840, pour voir quelques aventureux commerçants se lancer dans l’exportation de ces fruits vers une Californie encore mexicaine, où ce type de culture ne s’est pas encore développé. Quel­ques goélettes font le premier voyage, c’est le succès !
Juillet 1850, « La Favorite », « L’Ariel », et le « Betty Bliss » quit­tent Tahiti à destination de la Californie. A leur bord, près de 300.000 oranges. En 1852, on en exporte plus de 6 millions, les années suivantes, on stagne autour de 5 millions de fruits, soit près de 1000 tonnes par an.

Le rédacteur en chef du « Messager de Tahiti” jubile : « Depuis 8 jours, il n’est pas ar­rivé à San Francisco moins de 5 chargements d’oranges des îles de la Société. Des quantités consi­dérables de ce délicieux fruit des tropiques sont expédiées, et son abondance fait présager que le go­sier aride des mineurs pourra se rafraîchir à bon marché.”
Non seulement le commerce avec la Californie marche très bien, mais rapidement on se met à exporter vers l’Australie. En 1853, 731.000 oranges sont acheminées jusqu’à Sidney.
A San Francisco, l’un des journaux de l’époque écrit : « Notre commerce avec Tahiti devient de plus en plus actif. Pendant l’an­née 1868, il y a eu 16 arrivages des îles de la Société à San Fran­cisco, représentant 2.176 tonneaux de fret ; les 9 premiers mois de 1869 ont vu 13 arrivages, donnant 1.867 tonneaux. Les onze navires en cours de voyage et dont le retour à San Francisco s’effectuera dans les premiers mois de 1870, comptent 1.468 tonneaux. Un chargement comprend ordinairement de 100.000 à 300.000 oranges outre d’autres produits. Le voyage d’aller et retour s’opère habituellement en 3 ou 4 mois, quelquefois en deux et demi. »

Quelques années plus tard, la conquête de l’ouest américain et l’arrivée du chemin de fer jusqu’en Californie laissent entrevoir de nouveaux débouchés pour le commerce de l’orange.
« C’est à ce nouveau débouché qu’est probablement due l’activité déployée en ce moment dans notre commerce avec Tahiti. Les oranges consommées dans les états de l’Est viennent principalement de la Ha­vane, des Açores et de la Sicile. Si Tahiti est à même de de concou­rir avec ces marchés par la voie de San Francisco et du chemin de fer du Pacifique, un grand avenir est ouvert à ses produits, d’au­tant plus qu’à part la Floride et une ou deux autres provinces du Sud, les états d’Atlantique ne récoltent qu’une quantité insignifiante d’oranges.

Pour faire face, Tahiti s’organise.
Lorsqu’un navire accoste, des coursiers de Papeete achètent les fruits aux tahitiens. Les fruits sont cueillis verts ou jaunes, de sorte qu’ils atteignent leur maturité en trois ou quatre semai­nes, le temps du voyage. A quai, ou construit des caisses en purau, qui recevront les oranges pour le voyage. Chaque caisse va recevoir de 500 à 1000 oranges préalablement enveloppées une à une, puis réunies par groupe de 5 dans des palmes séchées de pandanus.
La production annuelle tourne autour de 20 millions d’oranges. Outre la consommation de fruits frais, sous l’influence popa’a, les Tahitiens fabriquent en cachette au fond des vallées, un vin à base d’oranges fermentées, le « namu » aussi appelé « ava anani », boisson qui sera interdite en raison des orgies accompagnant ces libations.
Le Messager de Tahiti a d’ailleurs publié la recette de cette eau de vie d’oranges : « On pèle les oranges, on les écrase dans une barrique et on les abandonne à l’air. La fermentation alcoolique ne tarde pas à s’établir, en raison de la grande quantité de sucre que contiennent ces fruits et de la température élevée de notre climat ; dès le second jour, une sorte d’ébullition produite par le dégagement d’acide carbonique se manifeste et une chaleur sensible se développe dans la masse. Au bout de S ou 6 jours, quand cette ébullition diminue, il est temps de terminer l’opération pour éviter l’acétification de l’alcool. Une simple distil­lation dans un alambic ordinaire suffit pour donner environ 4 ou 5 litres d’eau- de vie à 40° pour 100 oranges. Cette eau-de-vie est de fort bon goût ».

Orange loading at Viaroa, Tahiti en 1887

Le commerce se porte à merveille, et on trouve des oranges à foison. Pourtant, le pharmacien Gilbert Cuzent signale l’appari­tion d’une maladie qui semble s’attaquer aux orangers. « Pendant les derniers temps de notre séjour à Tahiti, nous avons été frappés de la grande quantité d’orangers qui étaient malades. C’est un fait très sérieux, sur lequel nous ne saurions trop appeler l’atten­tion des indigènes et des co­lons de Tahiti, et aussi la sol­licitude éclairée de gouverne­ment du Protectorat. Il y a là, en effet, une grave question d’avenir pour ce pays, »
On n’y prête guère attention, on a tort. Un état comparatif des cultures pour les années 1874-76 signale que : « Les orangers qui se trouvent autour de Papeete perdent, non seulement comme coup d’œil, mais leurs fruits ne présen­tent plus les conditions requi­ses pour être marchandes. Les oranges deviennent noires. Elles ne perdent rien de leur goût, mais elles ne sont plus vendables, elles servent à la consommation sur place. »
Le déclin va alors être rapide, très rapide.
A la fin du siècle, la plupart des orangers de la plaine côtière ont disparu ; ceux des vallées n’ont que quelques années de sursis.
Depuis, les études de pharmaciens, de botanistes ont levé le voi­le sur une partie du mystère. L’oranger, de même que la plupart des plantes tahitiennes, n’est pas pionnier, et se laisse facilement dominer par des végétaux plus vivaces que lui. Avec l’importation de nouvelles espèces végétales sur l’ile, de nouveaux parasites, de nouvelles maladies vont s’attaquer aux arbres.
Ainsi, Cuzent accuse le goyavier d’être l’une des causes de l’af­faiblissement des orangers. Millaud, lui, évoque la vieillesse des arbres, leur non-renouvellement dû à une cueillette trop intensive. D’autres parlent de la destruction des semis par les rats, de la nuisance de certains insectes.

En 1937, Paul Pétard, dans son livre « Quelques plantes utiles de Polynésie Française et Raau Tahiti », dresse un constat inquiétant de la situation : « A notre arrivée à Tahiti, en 1937, on ne voyait plus d’o­rangers indigènes vivants sur la plaine côtière. Dans les grandes vallées on rencontrait çà et là quelques pieds en très mauvaise condition. »
Dès lors, il va de soi, que tous les projets liés au commerce des oranges, furent anéantis avec les derniers pieds de ces agrumes. Aujourd’hui, l’oranger a pratiquement disparu des terres basses de Tahiti. Les seuls survivants de ce 19ème siècle sont les orangers sauvages des hauts plateaux. Eloignés des côtes au climat humide, et difficiles d’accès, les orangers ont bénéficié d’un microclimat qui les a préservés.
Selon les estimations du Service de l’économie rurale la pro­duction d’oranges sur le territoire est tombée à 24 tonnes en 1985.
Chaque année, entre juin et août, les habitants de Punaauia par­tent dans la montagne cueillir ces dernières oranges jaunes et ju­teuses de Tahiti. Dans le but d’entretenir la tradition, mais aussi de protéger les arbres des saccages, les cueilleurs se sont rassem­blés au sein de l’Association pour la protection de la Vallée de la Punaruu.

« Autrefois, raconte John Tuaiva, la parole du chef de district suf­fisait à protéger la vallée, aujourd’hui, elle n’est plus suffisante ». Les premiers statuts de l’association verront le jour en 1956 avec l’aide du gouverneur. Un bail de 10 ans sera signé avec les 13 « tomite » auxquels appartiennent les terres. Ils seront renouvelés en 1966, en même temps que les premiers vrais statuts de l’Associa­tion agricole de Punaruu. En 1985, l’association a de nouveau revu ses statuts, dans le but de pouvoir, le cas échéant, intenter une action en justice.
Ainsi, les arbres sont protégés d’une cueillette massive et bru­tale. Seuls les membres de l’association qui ont participé au dé­broussaillage de la piste qui mène au plateau, sont autorisés à faire autant de fois qu’ils le désirent, commerce de leur cueillet­te. Une cueillette, qui ne s’effectuera qu’après de longues heures de marche à travers les chemins escarpés qui mènent à la montagne.
Partis dans l’après-midi, ils passeront la nuit dans le refuge de l’association. A l’aube, chacun s’en va à la recherche des meil­leures oranges. Chaque plateau a sa spécificité. Ici, les oranges seront petites et rouges, là-bas, elles seront à peau fine et jau­nes. Michel Guérin, responsable du jardin botanique de Papeari, ex­plique que la spécificité du fruit est fonction du sol et du milieu environnant. Cela explique les différentes qualités d’oranges que l’on trouve sur les plateaux. La cueillette achevée, il reste à rede­scendre à dos d’homme, les glanes ficelées, soit 30 à 40 kilos de fruits par voyage, le record étant détenu par le doyen Oscar avec 32 glanes, le record en poids étant de 96 kilos pour 24 glanes.

Il convient cependant, de se détacher de ce côté « folklore », sédui­sant, pour s’interroger sur le devenir de ces dernières oranges sau­vages de Tahiti. Force est de constater que l’orange n’a jamais fait l’objet, d’une culture surveillée. Tahiti n’a jamais dépassé le stade de la cueil­lette sauvage, même si l’île a produit jusqu’à 5000 tonnes d’oranges par an. Le résultat, on le connait, quelques spécimens aux oranges vertes, sans grande saveur sur les basses terres ; la disparition quasi totale des « orangers de Cook » sur l’île, si ce n’est sur les hauts plateaux au climat subtropical. Ces dernières, aujourd’hui ne cons­tituent plus un produit de consommation courante. Leur cueillette est trop difficile, et leur prix bien que justifié, les repousse au rang de biens de consommation de luxe. Econo­miquement parlant, elles ne représentent pour ainsi dire plus rien.

Hormis ce point, on doit s’interroger sur le devenir de ces derniers orangers. Ne risque-t-on pas de les voir disparaître à leur tour, si on ne les entretient pas, si on n’assure pas leur renouvel­lement, greffes à l’appui, si on n’enrichit pas les sols qui depuis plus d’un siècle ont eu le temps de sépuiser. Car ces arbres immenses qui appartiennent au passé de Tahiti, ne sont à l’abris, ni de la vieillesse, ni de la maladie.

Marc E. Louvat – 1988

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