Les potiers du Caire

Un soleil rougeoyant se lève sur le Caire. 
Nous sommes en avril 1992. 
Du haut du minaret de la mosquée d’Amr, le muezzin invite les fidèles à la prière. Nous sommes dans l’un des quartiers du vieux Caire, 1à même, où autrefois s’étendait la cité de Furstat.  Furstat, berceau de la reconquête arabe en Égypte au 10ème siècle, cité renommée à l’époque fatimide pour sa fabrication de poteries siliceuses aux décors d’oxydes métalliques. Aujourd’hui, il ne subsiste de ce site que la vieille mosquée et quelques ruines entretenues, objet de fouilles régulières. Coincée entre les deux, l’une des dernières communautés de potiers continue de perpétuer la tradition.


A l’abri de hauts murs de briques crues, ce petit village vit reclus, à l’écart de l’agitation désordonnée de la ville moderne. De la rue Mari Girgis qui longe ce mur, seules les épaisses fumées noires qui s’échappent des fours signalent sa présence.
Potiers de génération en génération, une centaine d’hommes, de femmes, d’enfants vivent ici, travaillant sans relâche afin de subsister dans un monde qui les dépasse. Un village aux airs de bidonville à quelques mètres seulement  des  champs  d’ordures du Caire.  

Un terrain vague accidenté, où se  dressent quelques  masures servant d’ateliers, des fours de cuisson ocres rouges et noirs de fumée, des champs de poteries crues séchant, des habitations faites de bric et de broc, quelques dépouilles rouillées de camions qui ornent 1es abords du village. Il y a peu de chances que vous rentriez de vous même dans cette favela cairote, l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Cependant, peut-être rencontrerez-vous au détour d’une rue Mohammed, Mohammed qui guette le touriste se hasardant dans le coin.  Il se dit chef de la communauté des potiers et après d’âpres négociations peut-être acceptera-t-il de vous faire visiter sa cité.

Une cité artisanale qui a traversé les siècles, identique aux récits des voyageurs du 19ème. Une cité qui a échappé au plan de développement industriel de l’ère nassérienne, un village sans électricité où la fabrication de poteries tendres s’est transmise de père en fils depuis sa fondation.

Les historiens nous rapportent que les potiers du vieux Caire s’étaient constitués en corporation sous la protection de leur Saint patron Muhammad al Malami et s’approvisionnaient en argile dans deux petits villages des rives du Nil, Basatin et Daïr al Tin. La petite communauté continue de se pourvoir en argile sur les berges du Nil. Amenée par camion, la terre est dès son arrivée, triée, mouillée, débarrassée de ses impuretés, puis mise au repos dans de grands décanteurs creusés à même le sol. L’eau évaporée, la terre est alors débitée en cube, prête à être travaillée.
Si Mohammed et les hommes du village assurent d’un bout à l’autre la fabrication des poteries, les enfants, garçons ou filles, travaillent dès leur plus jeune âge dans ta fabrique à ciel ouvert. Muluk, le cadet de Mohammed a commencé à charrier les pavés d’argile fraîche dès l’âge de cinq ans. Des décanteurs asséchés, il emmenait les mottes jusqu’à l’atelier du vieux Djamel.

Un atelier ! C’est un bien grand mot pour cette étroite bicoque sombre, empilage de pierres provenant des ruines voisines et de tôles ondulées mouchetées de rouille. Djamel y pratique son art depuis plus de quarante ans. Quarante ans qu’il tourne des pots, des cheminées de pipes à eau, toutes sortes d’ustensiles pour la vie de tous les jours.
Assis sur son petit tabouret de bois poli par les années, il s’affaire autour d’un vieux tour bricolé. D’une main experte Djamel attrape un des pavés d’argile que Muluk vient de lui apporter.

Le pavé pétri, il en prélève une partie qu’il pose sur le tour. Puis, sa jambe droite s’active sur la pédale d’entraînement dans un rythme régulier. La petite motte de terre se met à tourner. Il se mouille les doigts dans un pot émaillée posé à ses cotés, puis de ses gros doigts experts, il modèle la motte, la fait mincir, s’affiner, relever son col, se cintrer. Pas du grand art, mais des gestes précis répétés des milliers de fois, efficaces, donnant naissance aux formes les plus diverses. Il travaille ainsi toute la journée, s’arrêtant de temps en temps pour profiter du soleil à l’extérieur, échanger quelques mots avec l’un des siens, saluer Allah et prier.
Toute la journée, les enfants lui apportent de l’argile humide, puis repartent les bras chargés de plateaux de poteries crues fraîchement tournées.

Offertes aux feux du soleil, elles sèchent lentement perdant leur teinte foncée pour s’éclaircir. A quelques pas de là au détour d’un amas de poteries brisées, Mohammed et un cousin préparent l’un des nombreux fours de cuisson du village.


De facture rustique, construits de plusieurs épaisseurs de briques, ils ont gardé la forme des fours antiques, cylindriques et surmontés d’un petit dôme. Fours à réverbère dont le laboratoire est constitué d’une chambre voûtée percée d’une ouverture. C’est là sur la sole, que les poteries séchées et durcies au soleil sont posées les unes sur les autres pour être cuites. Lorsque la chambre est pleine, l’ouverture est comblée provisoirement de petites briques et de terre.

Autour des fours, de vastes plages jonchées de bagasses qui sèchent au soleil. Ces tiges de cannes à sucre dont on a extrait le jus, servent à alimenter le foyer des fours, un combustible bon marché, que l’on peut aisément se procurer dans la région. Les fours transpirent d’une odeur âcre, tandis qu’une lourde fumée noire s’échappe des cheminées.

Plusieurs heures de cuisson sont nécessaires, les poteries rentrées brunes et grises sortent rouges et ocres. Les pots vernissés, cruches, jarres et godets en tout genre sont entreposés, empilés dans un coin, dans l’attente d’être vendus pour quelques piastres aux marchands cairotes. Plusieurs milliers de poteries sortiront encore des fours du village cette année, et Mohammed et les siens poursuivent quotidiennement les gestes hérités de leurs ancêtres, perpétuant ainsi la tradition. Ce vieux Caire qui évoque encore l’image d’un Caire millénaire est pourtant en voie de disparition, les hauts murs antiques restant le dernier rempart protecteur de ce quartier pauvre et de la petite cité des potiers.

Marc E. Louvat

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