Chasse aux moutons à Mohotani

James Cook écrivait en 1774 : « L’île de San Pedro qui fait 3 lieues de pourtour et qui est assez élevée mais peu accidentée, est située au sud, à 4 lieues et demi de l’extrémité est de la Dominica; nous ignorons si elle est habitée, et ne l’est sans doute pas car la nature à mon avis, ne l’a pas dotée de ce qui est indispensable à l’homme ».
La Dominica, c’est l’île de Hiva Oa aux Marquises, l’île où Paul Gauguin peignit ses dernières toiles. San Pedro, c’est la petite île de Mohotani, un gros caillou jeté dans l’océan à quelques kilomètres de la première.
L’homme l’a effectivement désertée depuis bien longtemps… Les tambours de la dernière tribu se sont tus à jamais. Seuls les plus vieux se rappellent les bribes d’une étrange histoire qui conte la fin de l’homme sur cette terre.

 « Autrefois, le clan « Moi Atiu » qui peuplait l’île organisa une grande fête dans l’une des grottes côtières de l’île. Les tambours jouaient si fort qu’on les entendait de l’île voisine Hiva Oa. Puis soudain, ce fut le silence. La montagne s’était effondrée sur la grotte, ensevelissant à tout jamais le clan dans ses flancs. Quelques jours durant, on perçut le son des tambours provenant de la grotte. Après une semaine, ils se turent à jamais. Plus jamais l’homme ne s’imposa à cette terre. »

Une terre déserte… déserte pas vraiment car les quelques moutons abandonnés par les anciens établissements de l’Océanie forment aujourd’hui un vaste troupeau sauvage, une réserve en viande unique pour les habitants des îles voisines. Providence ? Oui et non.
Oui, lorsque ces îles connurent la disette. Non, car ce troupeau est une lèpre vivante qui ronge ce pâturage unique, riche en plantes endémiques et met en péril le fragile écosystème de cette petite île.

Si Mohotani n’est pas aujourd’hui un caillou aride, elle le doit en partie à une vingtaine d’irréductibles Marquisiens, qui viennent tous les deux ans, chasser les moutons en surnombre. Une chasse à l’ancienne, une battue qui se perpétue de père en fils depuis plusieurs générations. Les hommes viennent des îles de Fatu Hiva et de Hiva Oa. L’expédition nécessite plusieurs jours de préparation, car sur place il n’y a absolument rien, pas d’eau, pas d’arbres fruitiers, pas de refuge, pas de quai pour s’amarrer. Il faut donc amener tout ce dont nous aurons besoin pendant 3 jours.

La flotille est composée de deux bonitiers et de « poti marama », petits bateaux de pêche rapides. On y embarque les sacs de chacun, un groupe électro pour s’éclairer la nuit, de l’outillage, quelques vivres, de l’eau, du carburant.

La mer est forte, les bateaux tapent les vagues. Après une heure, les embarcations jouent du moteur pour s’approcher de la côte sans s’y écraser. Au rythme des vagues, les hommes débarquent avec armes et bagages, sautant des speed-boat sur les rochers.

Le camp de base sera installé là même où nous venons de débarquer, sur une corniche située à une dizaine de mètres au-dessus des flots et large au mieux de 2 mètres.

Le lendemain à l’aube, le plus gros de la troupe se met en route pour les hautes terres. Deux kilomètres d’escalade et de chemins escarpés, rocailleux, à gravir avant d’atteindre le faux plat qui précède l’enclos.

« Lors de la dernière chasse, nous avions laissé un peu de grillage pour le parc. Nous ne l’avons pas retrouvé cette année, aussi sommes-nous obligés d’aller chercher du bois de l’autre côté de l’île, explique Tamatoa Napuauhi, chasseur de Hiva Oa. Heureusement, les jeunes qui nous accompagnent sont plein d’énergie et ne rechignent pas devant la tâche. Nous utiliserons le grillage pour le parc et le bois pour construire la clôture qui mènera les moutons à l’enclos.

La chasse aux moutons s’étale sur trois jours. La première journée est consacrée à la coupe du bois et à la construction du parc et des barrières. Le deuxième jour, nous nous scindons en deux équipes. La première reste autour de l’enclos, la seconde va rabattre les moutons. »

Sur les hauteurs, Alain guette l’arrivée des rabatteurs. Les collines arides sont désertes, seule la silhouette d’un guetteur bouge au loin.

« Ceux qui sont partis rabattre les moutons sont venus jusqu’ici et se sont arrêtés là. Une partie remonte par ici, l’autre par la crête centrale… »

Au loin, quelques bêlements se font entendre, précédant l’arrivée de grands troupeaux sur les collines. Les cris des rabatteurs emplissent la vallée. Ici et là, quelques moutons, parfois un troupeau entier s’échappent. Quelques 300 bêtes approchent du piège, l’étau se resserre, les rabatteurs forcent l’allure. 

Paniquées les bêtes entament un dernier galop désespéré au milieu des rabatteurs qui s’agitent pour les obliger à se diriger vers l’enclos. La battue est un succès, 130 moutons sont entrés dans le corral.

La nuit est tombée, le troupeau passera la nuit dans l’enclos. Une bête est sacrifiée pour le repas du soir.

A l’aube commence le rituel de l’abattage. Tels les patriarches des temps anciens, les chasseurs égorgent béliers et brebis. L’agonie est de courte durée.

Plus de 90 moutons seront ainsi abattus. Deux à trois carcasses sur les épaules, chaque homme emprunte le chemin du retour. La longue file indienne redescend vers le camp. Les sandales plastiques ripent sur le sol rocailleux sous le poids de la charge. Le visage marqué par trois jours d’effort, les hommes sont heureux de leurs prises, ce sera la fête de retour au village, autour d’un grand « kaikai » de mouton.

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